En tournée avec son directeur musical Franz Welser-Möst, l'Orchestre de Cleveland arrivait le 20 septembre Salle Pleyel pour le premier de deux concerts dédiés à Brahms. Tandis que le second d'entre eux fera également une place à Jörg Widmann pour la création française de Teufel Amor, « hymne symphonique d'après Schiller », le programme de ce samedi était composé de deux piliers du catalogue brahmsien : le Concerto pour violon et la Première Symphonie.

À défaut de pièce d'ouverture, le Concerto, pour lequel est entré sur scène l'impétueux Nikolaj Znaider, expose dès les premières mesures une image sonore qui semble illustrer la politique de Welser-Möst vis-à-vis de son orchestre. Les phalanges américaines sont connues pour leur virtuosité d'adaptation au style et à l'esthétique de chaque chef, et la facilité peut consister à tirer d'elles une pâte onctueuse, des timbres clinquants, des graves ronronnants. C'est une toute autre vision que porte pour l'Orchestre de Cleveland son directeur autrichien. Attaché à la brillance des aigus, Welser-Möst tempère le registre grave et médian de son ensemble ; les violons jouent souvent en légère avance sur les violoncelles et les contrebasses, au lieu de s'épanouir dans leur résonance. La mélodie ressort sans pathos, avec une radiance tranchante, tandis que chaque pupitre convoqué donne corps à une partie du spectre jusque-là maintenue à dessein en arrière-plan. Les musiciens se plient avec une précision et une volubilité saisissantes à cette gestion économe mais non sans intrigue des masses instrumentales.

Nicolaj Znaider © Erik Kabik
Nicolaj Znaider
© Erik Kabik
On retrouve aux premiers coups d'archet de Znaider le talent qui lui vaut une place de premier plan sur la scène internationale, parfois sous-estimée en France. Main gauche quasi infaillible, main droite aussi millimétrée que sensible et imprévue, le phénomène israélo-danois décline avec tendresse chaque motif d'un texte parfaitement maîtrisé. Libre et assuré face à un orchestre qui ne le contraint en rien, mais continue de phraser avec élégance et conséquence, il se tourne vers les solistes des pupitres de vents ou s'appuie sur le premier violon, moins en apparence pour dialoguer que pour vérifier un équilibre, une modulation du tempo. Limite possible de la rencontre entre un chef et un soliste tous deux pondérés dans ce répertoire, on peut regretter le caractère peu communicatif de leur entente et de leur lyrisme. Malgré une tension constante, malgré la variété proposée par Znaider dans l'intensité, le vibrato et le rubato, une plus grande prise de risque, un débridement du sens musical aiguiseraient davantage le suspense, presseraient plus heureusement la perception et l'émotion. Dans les termes propres aux interprètes, ni la douceur de l'Adagio ni la fougue de l'Allegro giocoso ne sont en cause, mais l'impression demeure d'une expressivité circonscrite dans sa ligne directrice. Les solos de l'orchestre, pourtant somptueusement exécutés, peinent à bouleverser le flux du discours, et le son du violon lui-même apparaît peu chaleureux, introverti ; on voudrait pouvoir incriminer l'instrument, mais le peut-on du Guarneri del Gesù qui chantait autrefois sous les doigts de Kreisler ?

Exempte des exigences du dialogue avec un soliste, la Symphonie récompense davantage le travail d'orfèvre de l'orchestre. Tôt après la fin des applaudissements, Welser-Möst entre décidé dans l'œuvre, sans souci de l'ambiance préalable. Le contexte s'établit de lui-même dans l'introduction où le tempo allant met en lumière l'étendue des phrasés, au sein d'un équilibre orchestral préférant là encore le rayonnement à la densité. On goûte mieux ici l'absence d'épanchement qui consiste à soutenir l'expression par le modelé des thèmes et les contrastes de sonorité, ces derniers bénéficiant toujours de la remarquable souplesse d'exécution des musiciens. Le second mouvement rend singulièrement hommage à ce lyrisme « en creux », émouvant de par ce qui ressort plutôt que par ce qui déborde. Face à un chef qui infléchit le propos sans exagérer sa présence, les pupitres révèlent plus que précédemment l'exceptionnelle qualité de leurs timbres – des cors somptueux malgré quelques accrocs, et les solistes de la petite harmonie sont quasiment impossibles à départager. Alors que le Scherzo dément les accusations de sévérité, le final, assumant lui aussi une introduction vive – mais avec quelle élasticité dans le rubato des pizzicati ! – surprend dans sa partie rapide par de subtiles modulations du phrasé à l'intérieur d'un mouvement déterminé. Point d'emphase, on s'en doutera, dans les énonciations du choral, mais un éclat naturel qui emporte l'ardeur du public, gratifié en bis d'une Czardas du Chevalier Pasman – Johann Strauss – à la fois racée et malicieuse, qui confirme l'épanouissement de Welser-Möst au sein de son exactitude stylistique.