Dans le cercle très fermé des prodiges de la génération naissante, Daniel Lozakovich fait déjà figure d'exception. À tout juste 17 ans, le jeune violoniste suédois s'est bâti un nom et une carrière bien plus par l'extraordinaire maturité de son jeu que par son succès aux concours internationaux. Ce soir, à l'auditorium de la Fondation Louis Vuitton, le musicien a su rendre justice à son talent en célébrant l'alpha et l'oméga de son instrument : Bach et Paganini, avec respectivement, la deuxième Partita pour violon seule et des extraits des célébrissimes Caprices.

Daniel Lozakovich © Deutsche Grammophon | Lev Efimov
Daniel Lozakovich
© Deutsche Grammophon | Lev Efimov

La deuxième Partita de Bach, Daniel Lozakovich la connaît bien. Il a même décidé de la faire figurer dans son premier disque. Il nous tarde d'entendre ce que le jeune prodige a fait de la fameuse Chaconne – celle-là même que beaucoup de ses confrères se refusent d'enregistrer avant leur pleine maturité artistique. Mais voilà d'abord l'Allemande. Le souci premier de Daniel Lozakovich est celui de la netteté du son. Les attaques sont franches, claires, l'intonation ciselée. Quelques changements d'atmosphère sont à ravir, où le son semble se suspendre dans une bulle d’air. Sa sonorité, le violoniste la sculpte, la polit comme un miroir, cherche à y refléter ce qu'il a de plus profond : le jeune musicien a, assurément, un immense respect et un profond amour de ce répertoire, et nous fait la promesse ce soir de le chérir tout au long de sa carrière. 

C'est encore la qualité de la définition du son qui nous impressionne dans la Courante : avec un archet naturellement consonnant, Daniel Lozakovich imprime à ce mouvement l'allure bondissante qu'on lui oublie trop souvent. L'écriture, exclusivement monodique, ne permet cependant pas au violoniste d'éblouir : il manque ça et là quelques contrastes de nuances, qu'un éloquent phrasé ne permet pas d'oublier tout à fait.

Les qualités sont les mêmes dans la Sarabande : superbe finesse d'exécution, sonorité racée et fluide...mais il manque la Sarabande : Daniel Lozakovich, dans son souci de l'équilibre, a oublié le deséquilibre inhérent à cette danse ancienne, et son appui caractéristique sur le deuxième temps de la mesure. 

Après une Gigue sans histoire, voici déjà la Chaconne. Une œuvre injouable sans parti-pris : soit l'on y considère la forme longue, le souffle continu et ininterrompu d'une vingtaine de minutes ; soit l'on différencie le plus possible chacun des univers des 32 variations du thème initial – mais l'on risque alors le cloisonnement de chacun de ces univers. Ce soir, Daniel Lozakovich opte pour la seconde manière, en épousant un art du violon résolument « old school » : la beauté du son est préférée à l'âcreté des dissonances, la gestuelle tient bien plus de Henryk Szeryng que d'Isabelle Faust. Dans la partie en majeur, les accents sont très marqués, parfois un peu trop. Certains accords sont plaqués avec trop d'agressivité, ce qui bloque les résonnances. En un mot, cela manque parfois de finesse d'interprétation ; mais l'interprétation est déjà là, avec les fulgurances comme les errances de sa précocité.

Dans les Caprices de Paganini, Daniel Lozakovich ne cède à aucune forme d'esbrouffe, et réussit l'exploît de briller dans ce répertoire avec le même souci du beau son que dans Bach. La vélocité, impressionnante, n'est là que parce qu'elle est nécessaire ; à aucun moment le jeune prodige ne cherche à briller à travers elle. On se surprend à se laisser envoûter par le charme de cette sonorité riche et sensuelle, et puis l'on se souvient que c'est un adolescent de 17 ans qui nous procure ces émotions. 

Pour clore son programme, Lozakovich a décidé d'interpréter Paganiniana, une série de variations autour des Caprices du maître gênois, de la main du virtuose Nathan Milstein. Un choix intelligent, qui en dit beaucoup sur notre jeune interprète : car Nathan Milstein, à la fois brillant représentant de la vieille école russe et musicien novateur ayant rendu ses lettres de noblesses aux Partitas de Bach, était à la fois ancré dans son temps et annonciateur d'une nouvelle génération. Ce soir, Daniel Lozakovich nous a ainsi montré, au-delà du jeune prodige qu'il est aujourd'hui, le musicien qu'il voudrait être demain. Et s'il poursuit son chemin avec cette spontanéité, cette intelligence et cette humilité, l'avenir nous paraît bien serein.