Le public parisien est bien gâté par Trifonov : après une version ébouriffante du deuxième concerto de Prokofiev le mois dernier aux côtés de l’Orchestre National de France sous la direction de James Conlon, le jeune pianiste russe revient de plus belle nous éblouir les oreilles, cette fois en récital, forme qui, plus encore que le concerto, permet de s’immiscer dans la personnalité de l’interprète, en donnant le temps de se familiariser avec son monde et de comprendre sa vision de la musique. Et quand le pianiste porte le nom de Trifonov, même le sceptique se méfiant du succès, ou le critique le plus acerbe, ne peuvent qu’être happés par cette sensibilité et cette intelligence musicale hors du commun.

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Daniil Trifonov
© Dario Acosta

Et quoi de mieux pour happer le public que la Chaconne de la Partita n°2 de Bach ? Cette pièce, à l’origine pour violon, que Brahms considérait comme « le plus merveilleux, le plus extraordinaire morceau de musique » a fasciné bien des compositeurs, et en premier lieu Brahms lui-même, avant Busoni. Mais tandis que Busoni l’arrangera pour piano à deux mains, décuplant le tragique par la puissance de l’instrument, Brahms y préfèrera une version pour main gauche seule, plus proche de l’esprit violonistique par les contraintes techniques qui forcent à une recherche consciente de la polyphonie. Trifonov nous plonge dans une gravité saisissante, non une gravité majestueuse et solennelle qui chercherait à s’extraire de sa souffrance en la jetant à tous vents, mais plutôt une gravité intime, résignée. C’est assurément cette résignation qui fait la force de la transcription de Brahms, et qui la rend si proche de l’esprit de la version originale. D’ailleurs, c’est bien la main de l’archer que l’on croirait voir arpéger ces accords et voltiger si vite d’un extrême à l’autre du piano.

Après la gravité de la Chaconne, place à la pureté et à la simplicité de Schubert, avec sa Sonate en sol majeur D.894. Trifonov se montre ici un coloriste d’une palette inouïe. En témoignent ses pianissimi extrêmes, où le son est à la limite de la rupture. Le pianiste joue ce jeu-là, le jeu du funambule, qui le met à nu, sur un fil qui ne tient que par la concentration et le soin apporté à chacun de ses pas. Son sens du phrasé, d’une exigence rare, le pousse à explorer des plans sonores très mouvants et contrastés, qui portent toujours une intention et ne menacent pas l’équilibre global. Peut-être son exigence le pousse-t-il à trop de sécheresse dans les accords d’ouverture du Minuetto, sécheresse qui est vite oubliée par la diversité des jeux et des attaques.

Le premier livre des Variations sur un thème de Paganini de Brahms permet au pianiste d’exprimer toute sa virtuosité, si jamais le public en doutait encore… Ces variations démonstratives semblent un peu cavalières après l’intensité et la profondeur de Bach et Schubert, et seraient mieux passées dans la seconde partie du concert. Cependant, Trifonov sait transformer les passages moins denses musicalement en grandes plages de suspension, avant le galop final.

La seconde partie du concert annonçait du lourd : la très rare première Sonate pour piano de Rachmaninov. Par ses dimensions phénoménales, son exigence et ses difficultés redoutables, cette sonate en rebute plus d’un, et seuls quelques russes fous de la trempe de Trifonov osent s’y attaquer. Rachmaninov lui-même fut dépassé par les dimensions que prenait sa sonate. En effet, le propos était à l’origine le Faust de Goethe, chaque mouvement décrivant un personnage : Faust, Marguerite, puis Méphistophélès, mais le compositeur abandonna bien vite cette idée. Le premier mouvement débute avec de grands accords de ré mineur, qui semblent déployer l’espace et repousser l’horizon. Le souffle immense de cette musique balaie l’étendue des plaines russes, implacable et majestueuse à leur image. Trifonov sait imposer cet espace, par une interprétation contrastée et sans concession. Ce sont ensuite des accords hiératiques d’une beauté majestueuse, qui donnent naissance à un grondement passionné aboutissant à un thème aux notes répétées d’une grande sérénité, inspiré de la musique orthodoxe. Trifonov sait rester à un pic d’intensité constant : la passion est toujours là, à l’état brut, et elle balaie toute le spectre imaginable. Le pianiste creuse les possibilités expressives de la partition, jusque dans certains passages de transitions qui ne sont d’habitude perçus que comme de grands souffles passionnés sans réel élément musical prépondérant. Trifonov creuse, fouille, travaille dans le détail, pour aboutir à une vision totalement novatrice de la sonate. Dans le deuxième mouvement, l’émotion est nue. C’est l’une des pages les plus tendres de Rachmaninov. Encore plus que dans l’Adagio du deuxième concerto, la sensibilité est dévoilée, complètement dépouillée de tout artefact. Les contrechants surgissent, s’entrelacent, se fondent dans une exaltation qui reste profondément sereine et paisible. Et en même temps, fragile. Le troisième mouvement, commençant en grande pompe, est une chevauchée redoutable, et Trifonov la rend encore plus redoutable en y jouant des contrastes jamais entendus jusqu’ici. Interprétation qui restera dans les annales.

Mais que jouer en bis après ça ? Trifonov choisit de faire un grand pied nez au public, en commençant par une toute petite pièce très simple, très enfantine, insignifiante presque. Et vlan ! Ca t’apprendra à en demander toujours plus, public avide. Mais Trifonov, loin de s’arrêter là, aime bien jouer encore et encore, pour notre plus grand plaisir, et plutôt que de nous sortir les sempiternels Chopin il a l’intelligence de proposer deux bis qui viennent compléter le concert. En ma qualité de mélomane, la Chaconne pour la main gauche m’avait évoqué le prélude de Scriabine pour la main gauche, tandis que les Variations de Brahms m’avaient rappelé l’étude de Lizst selon Pagannini sur le même thème de la Campanella. Et bien, Trifonov nous gratifie justement de ces deux pièces.

Et il sort de la scène, avec sa tête d’enfant.