La représentation s’est ouverte sur le défilé de l’école de danse et du ballet, cortège pompeux et bien hiérarchisé de danseurs qui progressent en rang les uns après les autres, en costumes académiques et tutus blancs. L’exercice soumet les étoiles de l’Opéra, qui saluent seuls, au jeu cruel de l’applaudimètre et n’est pas toujours le bon reflet de la qualité de leur performance. Il est néanmoins toujours sympathique de voir cette splendide compagnie réunie et de pouvoir lui rendre hommage. Le défilé est surtout une bonne occasion d’écouter la généreuse Marche des Troyens de Berlioz en attendant patiemment la suite du programme dans son fauteuil. 

Le spectacle rassemble ensuite deux œuvres de chorégraphes d’origine russe établis aux Etats-Unis, Jerome Robbins né en 1918 et Alexeï Ratmansky né quarante ans plus tard, tout comme ses prédécesseurs russophones Balanchine et Robbins. La logique de ce spectacle est pourtant moins de réunir deux ballets d’auteurs aux influences proches et à l’écriture corporelle restée très classique, que de présenter deux œuvres d’une sensibilité toute particulière à la musique.

Dances at a Gathering © Sébastien Mathé
Dances at a Gathering
© Sébastien Mathé

Dances at a gathering, a été composé en 1969 par Robbins, qui renouait alors avec la technique classique et le New York City Ballet après plusieurs années d’absence. Revenu à la sobriété de la musique et du classique, Robbins s’est laissé imprégner par la musique de Chopin pour proposer plusieurs petites variations très musicales et enjouées qui incarnent l’histoire abstraite d’une compagnie de danseurs qui partagent en scène leurs souvenirs et célèbrent l’amitié. Inspiré de la récurrence du thème du souvenir dans le théâtre Nô, Robbins établit ici une véritable mise en scène de la réminiscence, avec une alternance de pauses méditatives et de passages dansés qui ravivent l’empreinte laissée par le souvenir. Le thème est cependant traité avec une trop grande béatitude par instants et la succession académique de variations traîne en longueur.

L’interprétation de cette œuvre techniquement complexe démontre néanmoins une réelle maîtrise des dix solistes présents en scène. On remarque tout particulièrement la technique éclatante de Ludmila Pagliero, qui triomphe dans une suite de variations aussi exigeante, et la légèreté rieuse de Nolwenn Daniel, interprète décidément très attachante. Josua Hoffalt apporte un soupçon de dérision très appréciable au sein de cette assemblée un peu trop doucereuse et tranche avec l’interprétation plus académique de Mathieu Ganio, irréprochable sur le plan technique mais décidément trop policée.

Psyché © Christophe Pelé - Opéra National de Paris
Psyché
© Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Psyché, d’Alexeï Ratmansky, est une création commandée en 2011 par l’Opéra de Paris. Le mythe païen de Psyché raconte les amours d’une jeune femme éprise d’Eros, dont elle a juré de ne pas voir le visage. Poussée par son irrésistible curiosité, Psyché rompt sa promesse et s’attire la colère de Vénus, mère d’Eros. Après de longues épreuves, la jeune femme enceinte finit par gagner l’amour d’Eros et une place parmi les dieux. L’adaptation du mythe latin par Ratmansky s’attache cependant peu à la narration et se veut plutôt une ode abstraite à l’amour. Les détails du récit sont davantage évoqués que retranscrits lisiblement dans la chorégraphie et la technique de danse, très classique, se laisse porter par la partition de César Franck. On pourrait cependant reprocher à cette création de déborder un peu le champ du lyrique pour s’épandre dans un romantisme qui frôle parfois le ridicule, et qui hésite par moment entre le poétique et une teinte humoristique mal assumée (avec les gestes burlesques singeant les battements de cœur ou les mimes exagérés des monstres de la forêt). La naïveté des costumes et décors vient renforcer cette impression d’un lyrisme un peu surfait. Psyché est ainsi une chorégraphie plaisante où Ratmansky cherche à faire vivre la tradition classique, sans pour autant parvenir à lui donner de la fraîcheur, comme le font de façon plus crédible d’autres chorégraphes actuels, tels que John Neumeier avec La Dame aux Camélias

Dans la même veine que la création de Benjamin Millepied Daphnis et Chloé, tant dans le thème mythologique que dans le style de la danse, Psyché s’est vu pourvoir d’une distribution également très proche. Le couple Laëtitia Pujol/Marc Moreau qui tenait les rôles titres de Psyché et d’Eros a fait preuve d’une belle vivacité et de légèreté, bien que leurs amours manquent un peu de sincérité avec un Eros très distrait, peu en ligne avec l’interprétation d’amoureuse transie de Laëtitia Pujol. Alice Renavand était en revanche tout à fait convaincante dans son rôle de Vénus colérique, dommage qu’elle ne soit apparue que sur de si courts tableaux !

Rendons donc grâce aux interprètes, danseurs, chanteurs et musiciens, qui tirent brillamment leur épingle du jeu dans cette création peu trépidante. 

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