Cinquième opéra de Jean-Philippe Rameau, Dardanus est composé en 1739 pour l’Académie Royale de Musique. À mi-chemin entre l’opéra-ballet et la tragédie lyrique, cette œuvre repose sur un scénario simple : les amours d’Iphise pour Dardanus, fils de Jupiter et haï par son père Teucer, roi de Phrygie, qui souhaite la marier avec son allié le prince Anténor. Grâce à l’intercession du magicien Isménor, les deux amants se rencontrent et se déclarent leur flamme. Dardanus sauve Anténor des griffes d’un monstre marin, et peut ainsi épouser sa bien-aimée.

Bien que Rameau ait revu son texte en 1744 à la suite du succès mitigé de son œuvre originelle, la reconstitution de cette tragédie lyrique s’appuie sur celle de 1739, dans une mise en scène très colorée – et parfois kitsch – de Michel Fau sous la direction musicale de Raphaël Pichon.

Celui-ci livre dès les premières notes une interprétation sensible de l’œuvre, véritable fête galante au service de l’amour. Le long prologue (près de trois quart d’heure) où Vénus (magnifique Karina Gauvin) triomphe est l’occasion pour l’Ensemble Pygmalion de montrer toute sa technicité et son respect de l’œuvre tant dans les différents mouvements que les amplitudes musicales. Un respect qui se retrouve tout au long de l’œuvre où la musique sert la danse et les chanteurs sans jamais les étouffer.

Chaque scène alterne avec des ballets, et si ceux du premier acte manquent parfois de synchronisation, ils apportent une forte dimension onirique à l’œuvre, notamment dans l’acte IV où des personnages ailés à trois têtes évoquent à la fois la félicité de l’amour et le danger à venir. Les chorégraphies, remontées par Christopher Williams, sont belles et fidèles à l’esprit baroque, même si certains pas expriment une influence moderne.

Le plateau vocal est dominé par de belles voix et notamment celle de Gaëlle Arquez dans le rôle d’Iphise. Dotée à la fois d’une belle présence scénique et d’une jolie colorature, Gaëlle Arquez marque cette représentation par sa maîtrise technique irréprochable. Capable d’enchaîner dans la même phrase un très doux « je l’aime » avant de continuer avec colère sur « haïr », elle respecte les codes de la musique baroque tout en les sublimant. Mathias Vidal interprète Dardanus de façon profondément humaine dans son amour pour sa Dame. Son solo, alors qu’il est emprisonné, est bouleversant et il démontre lors de la scène finale une très belle amplitude vocale. Face aux amants, les autres personnages masculins s’avèrent plus monolithiques malgré la grande beauté des graves de Nahuel di Pierro, à la fois Teucer et Isménor. Karina Gauvin et Katherine Watson interprètent une Vénus et un Amour enjôleurs et triomphants tandis que les chœurs sont magnifiques.

© Frédéric Desmesure
© Frédéric Desmesure

La mise en scène reste l’élément-clé de la production. On peut aimer ou grincer des dents devant ces couleurs très vives, cette mise en abyme et des costumes parfois difficilement portables. Ces décors nous invitent à la fois à revivre les fêtes du 18ème siècle tout en instaurant un recul. Le maquillage outrancier du Roi, le costume peu seyant d’Anténor nous indiquent dès le début qui sont les héros et les antihéros. L’utilisation d’objets modernes comme les lunettes de soleil du magicien font sourire mais c’est le monstre marin qui suscite le plus d’interrogations car le ridicule n’est pas loin.

Cette mise en scène reprend les grandes machineries baroques, tant pour Vénus sur son coussin rouge un peu kitsch, que pour l’apparition de Mars et Bellone ou les vagues déchaînées. Elle invite également à nous interroger sur la finalité de toute œuvre par l’apparition d’un squelette géant lorsque Dardanus est emprisonné, décor qui réapparaît à la fin de l’œuvre, nous rappelant notre dimension mortelle. Tout ne serait que vanité ?

Cette nouvelle production de Dardanus ravit les amoureux de musique baroque par sa qualité, mais peut laisser perplexes les amoureux de mise en scène et de costumes plus discrets.

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