Dans l’intimité presque brute de l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique, les cuivres de l’Ensemble intercontemporain donnent à entendre le pneuma, à la fois souffle littéral et souffle créateur. Les quatre musiciens font corps avec leurs instruments pour faire affleurer des timbres inouïs, presque organiques. Rares sont les concerts de musique contemporaine qui accordent une telle place aux cuivres en formation chambriste ou en solistes dans des pièces de compositrices. Le fil rouge de la soirée tient ainsi moins à une esthétique commune qu’à une attention portée au geste, à la physicalité du jeu et à la transformation du timbre.

Clément Saunier © Anne-Élise Grosbois
Clément Saunier
© Anne-Élise Grosbois

La démonstration soliste la plus saisissante est la pièce de 1970, Space is a Diamond, de Lucia Dlugoszewski, pour trompette seule. Véritable épreuve d’endurance, elle se déploie comme un monologue intérieur ininterrompu, une ligne brisée en séquences au cours desquelles chaque attaque engage un peu plus l’interprète. Clément Saunier fascine par sa précision technique et surtout par la poésie insufflée à ce qui aurait pu vite devenir un catalogue de modes de jeu : glissandi dans le suraigu obtenus par des pistons à demi enfoncés, chant dans l’instrument produisant des multiphoniques à la texture granuleuse, flatterzunge incisifs. La ductilité du matériau, renforcée par l’usage de sept sourdines différentes, irise la pièce de timbres métalliques, voilés, perçants ou feutrés.

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Jean-Christophe Vervoitte © Anne-Élise Grosbois
Jean-Christophe Vervoitte
© Anne-Élise Grosbois

Cette exploration du souffle trouve un écho dans Drawing (2012) de Chikage Imai pour cor. La compositrice japonaise propose une mise en abyme du geste respiratoire. Sans recourir aux sourdines, Jean-Christophe Vervoitte module la résonance en bouchant plus ou moins son pavillon. Si l’écriture peine parfois à se renouveler sur le plan poétique, elle exige en revanche une grande virtuosité qui semble parfois aller contre l’instrument. Alors l’interprétation séduit par la qualité enveloppante du timbre.

Dans Lui de la compositrice argentine Horace Bravo, que présente Lucas Ounissi au trombone, l’intérêt repose là encore davantage sur la richesse du timbre que sur une trajectoire dramatique et formelle. Avec l’interpolation de phrases déclamées qui peinent à s’intégrer au discours musical, la ligne instrumentale – douce puis saturée – finit par tourner en rond.

Lucas Ounissi © Anne-Élise Grosbois
Lucas Ounissi
© Anne-Élise Grosbois

Les pièces de musique de chambre viennent heureusement rééquilibrer le programme, révélant une écriture plus aboutie. Dans …da kehrte die Ruhe ein… de Nina Šenk, les trois instruments (trompette, cor, trombone), chacun muni d’une sourdine « wah-wah », tissent une texture oscillante fascinante. Les longues tenues se transmettent d’un instrument à l’autre en relais dans une lente circulation qui amène à la méditation. L’attention se porte sur les micro-variations du timbre, sur ces infimes battements qui donnent au son sa profondeur.

Cette qualité d’écoute se prolonge dans Les Plantes près de la fenêtre de Lanqing Ding, pour cor et piano. Dès les premières secondes, le son velouté du cor, projeté dans la table d’harmonie du piano, ouvre un espace de résonance partagé. S’engage alors un dialogue d’une grande finesse où les impacts circulent d’un instrument à l’autre avant de se dissoudre dans des silences enveloppants. Chaque section évoque une plante différente : l’eucalyptus, par exemple, fait surgir une poésie à la fois lyrique et bruitée, entre notes répétées en détaché rapide et frottements des agrafes du piano par Dimitri Vassilakis.

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Les solistes de l'EIC dans l'Amphithéâtre de la Cité de la Musique © Anne-Élise Grosbois
Les solistes de l'EIC dans l'Amphithéâtre de la Cité de la Musique
© Anne-Élise Grosbois

Ce dernier s’illustre également en soliste dans Marsyas d’Olga Neuwirth. L’œuvre s’ouvre sur un climat suspendu, formé d’octaves délicates dans l’aigu sur un tapis harmonique : un hommage à Messiaen, rapidement rattrapé par une facétie ligetienne. Les motifs chromatiques aux valeurs rythmiques irrégulières fissurent la surface. L’interprétation de Vassilakis, en contrastes obnubilants, apporte une grande lisibilité à chaque couche des tourbillons.

Pièce maîtresse et point d’orgue de la soirée, Baile de vida d’Anaïs-Nour Benlachhab réunit l’ensemble des instrumentistes dans une « danse de vie » aussi jubilatoire qu’exigeante. À leurs parties respectives s’ajoute un dispositif percussif pour frapper le métal des cuivres. Naît ainsi une polyrythmie dense, nourrie de danzón et de salsa dura, où groove et vitalité s’entrelacent. La matière sonore se régénère sans cesse, portée par des élargissements de tessiture – notamment au cor – et des désarticulations rythmiques. Au piano, Dimitri Vassilakis enrichit encore le spectre en frappant les cordes graves à l’aide d’une baguette en caoutchouc, ou en frottant le couvercle de l’instrument. Inspirée par les premiers mouvements de l’enfant que porte la compositrice, la pièce célèbre la vie, et s'inscrit dans la continuité naturelle du pneuma de ce concert insufflé par des interprètes d’exception.

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