Après la tournée de Rice en 2016, le Cloud Gate Dance Theatre (Taïwan) est de retour à la Villette avec une nouvelle création, Formosa, qui pourrait bien être aussi la dernière création de Lin Hwai-min, écrivain, chorégraphe et surtout fondateur de la compagnie contemporaine Cloud Gate Dance Theatre en 1973. Avec un départ à la retraite annoncé en 2020, Lin Hwai-min revendique son identité taïwanaise avec Formosa (ancien nom de l’île de Taïwan), dans un retour aux racines à la fois poétique et engagé.

Cloud Gate Dance Theatre in <i>Formosa</i> © Liu Chen-hsiang
Cloud Gate Dance Theatre in Formosa
© Liu Chen-hsiang

Le rideau s’ouvre sur une scène entièrement nue, telle une page blanche sur laquelle une histoire va s’écrire peu à peu tandis qu’un enregistrement laisse entendre les voix de poètes taïwanais, qui lisent tout haut leurs textes. Véritables élégies naturalistes, leurs vers célèbrent la beauté de l’île de Taïwan, ses particularités topographiques, ses régions, sa nature, ses montagnes, ses fleuves, sa faune et sa flore. Des danseurs s’animent au son de ces voix et illustrent par la danse leur récitation. Différentes séquences chorégraphiques s’enchaînent et mettent en scène des oiseaux, des cerfs, un duo insolite entre une aigrette et un homme qui l’observe, le foisonnement d’une nature nourricière, la blancheur de la lune et la force des montagnes. Pas seulement naturaliste, Formosa raconte aussi une histoire et une culture humaines, en révélant l’ardeur de l’amour et la violence des haines. Des luttes s’engagent et des destinées abstraites semblent se croiser. Evidemment engagé, le propos de Lin Hwai-min s’inscrit dans un contexte d’affirmation de l’identité taïwanaise. Des motifs de danse aborigène taïwanaise sont d’ailleurs intégrés dans la chorégraphie afin de mettre en lumière l’existence de la communauté Puyuma, ethnie originelle indigène, et de marquer là une différence culturelle avec la Chine. 

Formosa fait aussi un intéressant lien entre écriture et chorégraphie, en mettant en avant le verbe grâce à une bande-son de poèmes récités mais également en utilisant les mots comme élément de décor. Au début vierge, la toile de fond suspendue en arrière-scène se couvre progressivement de caractères chinois anciens, grâce à la projection d’une vidéo animée. Ces caractères forment des motifs mouvants plutôt que des phrases, dansant au son des voix et des instruments, affluant tels des rivières et formant des montagnes. Ecrivain avant d’être chorégraphe, Lin Hwai-min superpose intelligemment les arts dans Formosa. Cette composition n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’imbrication entre poésie et peinture, caractéristique de l’art chinois classique, où une estampe s’accompagnait généralement d’un poème. Dans Formosa, on retrouve la poésie, récitée à voix haute, et une peinture scénique que forment la chorégraphie et le décor en hologramme.

Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan in <i>Formosa</i> © Chou Tung Yen & Very Mainstream Studio
Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan in Formosa
© Chou Tung Yen & Very Mainstream Studio

Ce traitement très pictural est aussi le reproche que l’on peut faire à Formosa, qui reste dans l’évocation, dans la surface d’une représentation un peu lointaine et flottante d’une identité et d’une culture, sans parvenir vraiment à toucher au cœur le spectateur. Même quand les danseurs se livrent bataille, on a l’impression d’être davantage dans l’estampe que dans l’action. On peut regarder Formosa en restant dans une observation polie. Il manque de l’émotion, de l’ancrage et une interprétation plus engagée des danseurs. Dommage, car sur le plan artistique, la compagnie est assez remarquable avec une technique contemporaine épanouie et une maîtrise des arts martiaux aussi originale que virtuose.