Le piano n'a pas changé, c'est toujours le beau Steinway qui a enchanté la Sonate en sol majeur D 894 de Schubert, avant l'entracte, mais il n'est plus le même. Il est maintenant fait de l'alliage noble de bronze et d'argent qui fera sonner « Les Cloches de Genève » qui referment la première des Années de pèlerinage de Franz Liszt. Mais là, se dresse devant nous « La Chapelle de Guillaume Tell ». Le son est profond et léger, large et lumineux, mordoré comme la trace laissée par l'usure sur la vieille théière dont parle l'écrivain japonais Jun'ichirō Tanizaki dans Éloge de l'ombre. Francesco Piemontesi laisse les cordes résonner et s'émanciper du corps de l'instrument, malgré l'acoustique un peu restreinte du Théâtre des Champs-Élysées, quand le piano est au pied du rideau de fer qui ferme la scène.

Le pianiste suisse est un magicien qui a le génie de la fusion des sonorités ; il sait faire le point et rendre avec netteté le flou qu'exige parfois la musique quand le grave fait entendre une rumeur ; il sait élargir la focale et lancer des éclairs qui claquent, qui zèbrent sans brutaliser l'instrument et presque sans trop élever la voix : il nous force à l'écouter, mais sans prise de pouvoir sur l'auditeur, comme dans le « Molto moderato e cantabile » du Schubert qu'il ne radicalise pas en le figeant. Il chante cette sonate sans un éclat, avec la précision du miniaturiste, le souffle long d'un chanteur, une tristesse qui se cache, le regard levé vers le ciel annonçant le voyage lisztien, enchaînant les quatre mouvements dans le silence poignant du public.
Dans Schubert, il montre aussi comment on peut conduire plusieurs discours distincts sur trois plans sonores tout en les fusionnant, murmurer le pianissimo le plus ténu imaginable, tout en le timbrant pour qu'il porte. Dans Liszt, son oreille, son esprit guident aussi ses mains et une utilisation « invisible » de la pédale lui permet ce que bien des grands pianistes ne réussissent pas à ce point. D'ailleurs même lui, si l'on en juge par le disque splendide qu'il en a fait il y a quelques années, n'atteignait pas l'extase poétique de ce soir : il chante tout, abolit la rhétorique habituelle pour se fondre dans le piano, le temps et l'espace, cette autre Sainte Trinité. Et cette irisation est indissociable d'une éloquence qui écarte l'héroïsme bon marché de la « Vallée d'Obermann » et de l'« Orage » quand ils sont tonitrués au premier degré.
Les légendes pianistiques de la première moitié du XXe siècle rendaient admirablement bien tel ou tel extrait des Années de pèlerinage, mais ils ne pouvaient comme ce quadragénaire suisse faire entendre tout ce qui a pu en découler dans la musique des compositeurs qui, peut-être malgré eux, ont suivi Liszt. Il faut jouer une année dans sa continuité, seule façon de comprendre ce voyage, si littéraire de pensée que le compositeur met moins en musique des paysages que ce que les images et les sentiments insinuent en lui.
Et puis Piemontesi a l'habitude de jouer Messiaen, Ravel et Debussy, il sait faire entendre ce que les Français doivent notamment au Liszt d'« Au bord d'une source », que l'on n'a jamais entendu si immatériel et rêvé. Piemontesi efface la barre de mesure tout en lui étant soumis. Il a une pulsation irrésistible et fait flotter les sons qui perdent toute nature percussive, tout en les tenant d'un esprit puissant qui en organise l'épanouissement, sans une seconde d'absence et dans la continuité de phrases pensées sur le long terme. Et l'on entend aussi passer un peu du Wagner à venir, de la forge comme de Parsifal.
Il faut être d'aujourd'hui pour réussir cela comme on respire. Avec Aldo Ciccolini le sévère, Alfred Brendel fut l'un des premiers à avoir « déminiaturisé » et « dépianistiqué » ce Liszt-là, en s'opposant à une branche superficielle de la tradition lisztienne incarnée par des virtuoses alla Moriz Rosenthal. Brendel avait un savoir immense, mais sa culture musicale originelle le portait davantage vers Weimar et Vienne que celle de Piemontesi qui, en homme du XXIe siècle, a un imaginaire musical sans limites.
La technique de Piemontesi est fascinante, différente de celle d'Alexander Malofeev entendu 72 heures plus tôt Salle Gaveau. Le Russe est un enfant prodige né un piano au bout des doigts, que la musique a poli et éduqué. Le Suisse est un musicien né qui s'est forgé la sienne de façon réfléchie entre deux cultures, Brendel d'un côté, Cécile Ousset de l'autre. Deux pianistes que vingt ans séparent se sont ainsi imposés au firmament en trois jours à Paris.
Ce récital était une coréalisation MM Arts | Théâtre des Champs-Élysées.


















