Valery Gergiev, Diana Damrau, Gustav Mahler : pour accueillir pareil trio de stars, la grande salle de la Philharmonie est pleine à craquer d'un public conquis d’avance, auquel le grand chef russe parviendra tout de même à prouver une nouvelle fois sa capacité à sculpter les masses orchestrales, ici face aux Münchner Philharmoniker.

Diana Damrau, Valery Gergiev et les Münchner Philharmoniker © Clément Savel
Diana Damrau, Valery Gergiev et les Münchner Philharmoniker
© Clément Savel

La vedette de la première partie de ce concert est la soprano Diana Damrau, qui fait des Quatre derniers lieder quatre grands tableaux d’ensemble, s’intégrant parfaitement aux couleurs de l’orchestre sans se mettre particulièrement en avant. Instrument parmi d’autres, la voix passe sans forcer au-dessus de l’orchestre. Porté par un vibrato subtil, assez léger, le texte se détache clairement grâce à des consonnes incroyablement précises – qu’il est agréable d’entendre ces poèmes chantés par une germanophone aussi consciencieuse ! La phrase se déploie sans interruption, sans jamais laisser entendre de respiration, et le dialogue complice de Diana Damrau avec les cordes permet à la mélodie de passer de l’une aux autres sans se briser.

Ainsi mis en valeur, l’orchestre se surpasse : si les solos des bois ressortent peu, très absorbés dans la masse globale, on remarque tout de même le cor très doux, presque sentimental de « September », et surtout le solo de premier violon de « Beim Schlafengehen », qui émeut aux larmes. La direction assez économe de Gergiev ne s’intéresse qu’à l’orchestre, laisse Diana Damrau libre de trouver sa place, et s’attache à construire un son d’ensemble cohérent plus qu’à mettre en lumière certains instruments. Le résultat est convaincant : les alliages de timbres sont particulièrement réussis, les progressions dynamiques vraiment organiques et la matière orchestrale somptueuse. La conclusion d’« Im Abendrot » y gagne également en mystère, les vents, très doux, semblant émaner naturellement des cordes apaisées. Un moment suspendu !

Valery Gergiev et les Münchner Philharmoniker © Clément Savel
Valery Gergiev et les Münchner Philharmoniker
© Clément Savel

Pareil travail sur la patte orchestrale augurait un Mahler splendide : c’est bel et bien une version unique de la Symphonie n° 5 que proposent ici Gergiev et les Münchner Philharmoniker. D’une part, parce que la beauté des timbres demeure au premier plan, tout au long de l’œuvre : toujours puissants mais jamais agressifs, les instruments semblent tous tendre vers un son très rond, même dans les nuances les plus extrêmes – le solo de trompette introductif lui-même est plus mystérieux que martial. D’autre part, parce que le chef refuse de se perdre dans la contemplation et met l’accent sur le rythme intrinsèque de l’œuvre : les pizzicati de contrebasses qui instaurent le rythme de la « Trauermarsch » sont suffisamment énergiques et allants pour porter tout l’orchestre vers l’avant, les accents du « Stürmisch bewegt » font davantage penser à une danse infernale qu’à une tempête, le « Scherzo » évoque assez explicitement un air de valse.

Enfin, comme dans Strauss un peu plus tôt, c’est l’unité de l'ensemble qui frappe avant tout : les bois espiègles du deuxième mouvement ou le cor du troisième, impressionnant dans ses pianissimo voilés, sont autant que possible intégrés à une sonorité globale, et cette cohérence permet des crescendo organiques, vraiment implacables. Seul bémol à cette lecture impeccable : quelques effets d’écho au sein des pupitres et un léger déséquilibre entre altos et violons émaillent un « Adagietto » peut-être un peu impatient, dont les contrastes peuvent sembler trop brusques. Mais ces surprises participent à la construction d’un mouvement volontairement peu contemplatif, où soufflets exacerbés et vibrato passionné renforcent le caractère exalté du chant, et l'orchestre offre malgré tout une conclusion suspendue, hors du temps.

C’est donc finalement le « Rondo » qui convainc le moins. Entre des forte assez monolithiques et des traits presque mécaniques des cordes, on aimerait parfois plus de piquant, et surtout des progressions dynamiques plus clairement construites. Le tempo final explosif rachète toutefois l’ensemble, et le plaisir manifeste des musiciens à nourrir l’exultation de ce dernier mouvement arrache sans difficulté au public des applaudissements enthousiastes. L’occasion de se rappeler que face à des vents aussi raffinés et des pupitres de cordes incroyablement impliqués, on ne se réjouira jamais assez de voir les Münchner Philharmoniker à Paris !

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