L’Orchestre de la prestigieuse Fondation Gulbenkian de Lisbonne a offert une prestation inégale face à des répertoires très différents. Scolaire et peu en phase avec la musique de Dutilleux, il s’est montré au contraire très engagé et remarquablement bien préparé par le chef Giancarlo Guerrero dans une 5ème Symphonie de Chostakovitch tour à tour furieuse, mélancolique et rayonnante.

Alban Gerhardt © Kaupo Kikkas
Alban Gerhardt
© Kaupo Kikkas

Henri Dutilleux est une redoutable épreuve pour les orchestres peu habitués à jouer sa musique. Si celle-ci semble souvent naturelle pour les phalanges françaises, les formations étrangères doivent, face à une telle esthétique, mener un travail stylistique en profondeur qu’elles n’ont malheureusement pas souvent la possibilité de faire faute de temps. C’est sans doute ce qui explique la faiblesse de l’interprétation du concerto pour violoncelle Tout un monde lointain, jeudi 16 septembre dernier, par le Gulbenkian Orchestra et le violoncelliste Alban Gerhardt dans le grand auditorium de la Fondation éponyme à Lisbonne.

Remplaçant presque au pied levé sa collège Alisa Weilerstein, souffrante, celui-ci connaît manifestement la partition sur le bout des doigts. Malheureusement, son jeu, tout comme celui de l’orchestre, ne convainc qu’à moitié. Dès l’introduction, le soliste effleure les cordes en donnant aux premières phrases une impression d’esquisse, ce qui offre une vision poétique intéressante mais donne aussi une sensation légèrement brouillonne. Cette approche se poursuivra pendant tout le premier mouvement, tandis que l’orchestre manque de son côté singulièrement de tranchant dans ses interventions.

Le second mouvement est plus réussi, chacun ayant trouvé à peu près ses marques : la phrase du soliste dégage une grande poésie tandis que la polyphonie en miroir (qui évoque l’expression « à l’envers » du sous-titre) est clairement énoncée par les différentes voix. Malheureusement, les défauts du premier mouvement refont surface dès le troisième, sans doute parce que l’un comme l’autre sont des mouvements lents où la largeur du tempo laisse les musiciens sans repères clairs. Dès lors, si le violoncelle manque de clarté, l’orchestre sonne, lui, en retrait, confondant le calme avec la mollesse, la transparence avec la timidité. Chacun intervient avec hésitation, en particulier le piccolo, particulièrement peu éloquent. Au quatrième mouvement, le soliste fait preuve d’une belle majesté, s’appuyant avec raison sur les ponctuations du vibraphone, mais de nouveau ici, les premiers violons manquent de tension et de mystère dans le début du trille en crescendo. Même déception enfin dans le cinquième et dernier mouvement : l’écriture serrée de la partition, typique de l’esthétique du compositeur, semble dénervée et affadie, émoussant les arrêtes tandis que les forte se trouvent déséquilibrés par des trombones écrasant l’orchestre. L’œuvre se termine d’ailleurs sans cohérence structurelle, laissant au soliste seul le soin d’énoncer une dernière fois la poésie du compositeur par une très longue tenue.  

Après l’entracte, le chef et l’orchestre reviennent manifestement à un répertoire qu’ils connaissent beaucoup mieux. Giancarlo Guerrero dirige ici par cœur la plus célèbre des symphonies de Chostakovitch. Dès l’entrée du premier mouvement, le chef affirme une vision très engagée, martiale, l’opposant immédiatement au lyrisme des premiers violons. Ce volontarisme handicape toutefois le tapis rythmique du second thème, joué aux violoncelles et aux altos à la fois trop forts et trop présents. Malgré quelques déséquilibres, le rôle dévolu aux solistes des bois laisse apparaître clairement l’empreinte mahlérienne de l’œuvre, chacun faisant preuve d’une belle poésie, en particulier la flûte.

Cette maîtrise devient évidente dans le second mouvement. Le chef opte ici pour un tempo retenu, n’hésitant pas à diriger « au fond du temps » - et s’aidant même de ses pieds ! Il affirme le caractère dansant de la partition, qui s’assimile alors à une valse lente et sombre. Dans le développement, on saluera ici le solo très fin du premier violon. D’une intense poésie, le largo exauce toutes ses promesses. Giancarlo Guerrero ose suspendre les transitions au maximum, laissant ainsi la musique respirer pour s’épanouir ensuite dans le long crescendo du milieu du mouvement. A nouveau, on soulignera la qualité des interventions des vents, que ce soit les deux flûtes en duo avec la harpe ou surtout le hautbois, et cette conclusion particulièrement soyeuse, offerte par des pupitres de cordes très homogènes. L’œuvre s’achève enfin par un Allegro ma non troppo introduit par une fanfare de cuivres très décidée. On regrettera cependant le jeu légèrement émoussé du timbalier qui gomme légèrement le caractère martial de ce premier thème. En revanche, l’ensemble de l’orchestre parvient à créer un vrai mystère dans le second thème par la qualité du piano, très dense et très retenu. La suite du mouvement offre un contrepoint serré mais parfaitement intelligible, amenant une déclamation finale éclatante chez les cuivres et les percussions.

Si la soirée a donc montré les limites manifestes d’une formation peut-être peu habituée aux subtilités et au raffinement du répertoire français du XXe siècle, elle a aussi permis de mesurer sa capacité à proposer une interprétation précise, volontaire et contrastée d’une des œuvres les plus célèbres du répertoire russe.

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