Cela faisait quelques mois que le mot circulait, qu’on l’entendait dans la bouche des mélomanes, qu’on le voyait passer sur les réseaux sociaux. Par une belle matinée de janvier, on s’est décidé à aller les écouter, ces trublionnes du Trio Sōra, à l’occasion de leur premier grand concert parisien à l’Auditorium du Louvre. Grand bien nous en a pris.

Le Trio Sōra © Rémi Rière
Le Trio Sōra
© Rémi Rière

Haydn-Chostakovitch-Haydn au programme et un concert complet depuis juin, a-t-on appris sur place. On veut bien le croire tant la salle est noire de monde en ce jeudi midi. Heureusement, quelques minutes suffisent pour aviser un siège resté libre, à distance respectable de la scène, et s’y asseoir en attendant patiemment l’entrée des trois musiciennes. Celles-ci apparaissent bientôt, toutes de noir et blanc vêtues et démarrent tout de go après un bref salut.

Dès les premières mesures du Trio en mi majeur de Haydn, tout s’impose d’évidence tant les Sōra montrent une affinité manifeste pour le style de cette musique, jouant notamment sur l’alternance de tendres volutes, de lames de rasoir senza vibrato. Ce qu’il peut y avoir d’insouciance dans cette musique, les trois musiciennes s’en emparent avec un formidable esprit de décision, une indéfectible vigueur. Dans l’« Allegro moderato », la conduite des phrasés fait grand cas des dynamiques, contournées, dont on saluera non seulement l’ambitus mais aussi la souplesse élastique. Au mystérieux « Allegretto » la pianiste Pauline Chenais offre une palette singulièrement dense et opaque, tandis que sa main droite sculpte un discours d’une étonnante longueur de souffle. Toujours avec ce zèle contagieux qui la caractérise, Magdalena Geka mène l’« Allegro » final d'une sonorité persistante, se hissant à point nommé au sommet au sommet de l’expression de toute la longueur et vitesse de son archet. Face à elle, le violoncelle tout en estompe d’Angèle Legasa colore le registre grave de savants ombrages. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : son instrument sait aussi manifester une vive opulence, notamment quand il se met à chanter dans les aigus.

Les trois musiciennes montrent du Trio op. 8 de Chostakovitch un visage plus âpre et avant-gardiste que celui qu’on lui prête généralement. L'énergie irrésistible que chacune déploie à son instrument rend inoubliable leur complicité dans les passages les plus poignants. Aux cordes, Magdalena Geka et Angèle Legasa cherchent alors dans des sons plus épais la relance et le marquage rythmique nécessaires à la bonne tenue de l'ensemble. Les passages plus lyriques (l’« Andante » en mi bémol majeur) retrouvent toute leur évanescence. Au piano, il s'agit pour Pauline Chenais d’exploiter toute la force symbolique du geste musical pour amplifier l’expression : certaines notes sont piquées senza pedale pour un effet saisissant, d’autres sont empoignées par le fond des touches. Pas de sentiments de pacotille ici, la pianiste impose un modernisme franc à la moindre de ses atmosphères. Et tant pis s’il faut pour cela frôler parfois le contre-intuitif, la musique n’en apparaît que plus éclatante. On sent à les entendre que les indications de la partition sont sollicitées à l’extrême, tant dans la ponctuation rythmique obsessionnelle des passages les plus vifs que la lenteur assumée de certaines sections. Ce bousculement des préséances, pourquoi s’interdirait-on de l’opérer sur les œuvres du jeune Chostakovitch ? D’autant qu’on en tire mieux encore que la surprise : le frisson, le choc physique.

Retour à Haydn, avec le Trio en ut majeur. Là encore, comme dans le Trio en mi majeur, la musique semble libérée de toute inertie : tout se soulève, frémit avant de s’effacer brusquement. Ce que les trois musiciennes montrent au plus haut point dans cette œuvre, leur assurant un contact privilégié avec le public, c’est ce don du parlando, cette façon si prégnante de prendre la parole, comme pour convaincre lors d’un débat, assurant à l’œuvre jouée un naturel, une spontanéité et une lisibilité exceptionnels (notamment dans le « Presto » final). À ce degré d'art on ne peut que s'incliner très bas. Contrairement à tant de jeunes ensembles qui ont le vent en poupe, ce n’est jamais la virtuosité qui impressionne d'abord chez les Sōra – bien qu’elle puisse être éblouissante – mais la cohésion siamoise, l’intelligence des choix musicaux, le niveau de réalisation, invariablement fascinants !

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