Formation au titre trompeur, l’Orchestre des Champs-Élysées ne donne que deux concerts au Théâtre des Champs-Élysées au cours de la saison 2014-15. Co-fondé en 1991 par son directeur artistique actuel Philippe Herreweghe, cet ensemble qui se consacre à l’interprétation du répertoire des 18ème et 19ème siècles sur instruments d’époque est aujourd’hui en résidence en Poitou-Charentes. Vendredi 26 septembre 2014, cependant, Philippe Herreweghe dirigeait l’Orchestre des Champs-Élysées – classé donc parmi les orchestres invités – au Théâtre parisien du même nom. Un court extrait des Maîtres Chanteurs de Wagner introduisait les poignants Kindertotenlieder de Mahler, chantés par Ann Hallenberg, puis venait la Symphonie No. 4 de Brahms. Une soirée pleine de musicalité, parfois surprenante, toujours cohérente.

Ann Hallenberg © Nancy Glor
Ann Hallenberg
© Nancy Glor

Les ouvertures et passages instrumentaux des opéras de Richard Wagner jouissent d’une grande popularité de nos jours, et s’insèrent particulièrement bien dans les programmes symphoniques reliant plusieurs esthétiques du 19ème siècle. Le concert du 26 septembre débute ainsi par le prélude de l’acte III des Maîtres Chanteurs (1868), fragment bref et sombre qui tient lieu d’avant-propos à la partition de Mahler et familiarise l’auditeur avec le son très épuré, d’une rigueur presque sèche, de l’Orchestre des Champs-Élysées. Les deux œuvres sont enchaînées, de sorte que les Kindertotenlieder (1901-1904) semblent procéder d’une même intention dramatique – l’écriture de Mahler s’avère en effet imprégnée de l’influence wagnérienne, tant sur le plan de la musique que du sujet, puisé parmi les grandes questions inhérentes au genre humain. Cycle de cinq lieder pour voix et orchestre, les « Chants pour des enfants morts » sont composés sur des textes du poète Friedrich Rückert, qui a exprimé dans des textes datant de 1834 son immense douleur suite à la mort de deux de ses six enfants. La douleur sous toutes ses facettes : c’est exactement ce que parvient à exprimer la voix d’Ann Hallenberg, à l’expressivité très juste et surtout très touchante. Loin de s’établir en témoin froid d’un événement horrible imposé par le destin, la mezzo-soprano traduit à l’aide de ses inflexions multiples et travaillées la réalité du deuil, sa complexité, sa violence, sa tristesse. Elle se sert de son excellente articulation pour livrer un compte-rendu détaillé du for intérieur d’un être blessé ; avec beaucoup d’intelligence, elle se refuse à la brillance, alors que son timbre riche et mature le lui permettrait aisément. À l’inverse, elle met à nu la souffrance, la livre au public avec une troublante sincérité. Accompagnée par des vents aux intonations pétries de gravité, des cordes à la limite de la désolation et une harpe retentissante de compassion, Ann Hallenberg incarne avec une majesté déconcertante la fragilité d’une âme qui a vécu, et qui est devenue non pas moins torturée, mais plus sage.

La quatrième (et dernière) symphonie de Brahms (1884-1885) présente elle aussi un caractère particulièrement chantant, un lyrisme déployé dans chacun des quatre mouvements de façon spécifique et délicieuse. Le début de cette symphonie, immédiatement séduisant, est restitué par l’orchestre avec un sens aiguisé de la précision, tout à fait appréciable en tant que tel ; toutefois, la dynamique qui anime les musiciens manque quelque peu d’intensité, de chaleur, de passion. Il est surprenant qu’une lecture de l’œuvre aussi fine quant aux phrasés et aux nuances résulte en un flux sonore remarquable de clarté, mais dénué de l’impétuosité exaltée du romantisme… L’explication surgit d’elle-même : Philippe Herreweghe opte pour une interprétation de l’œuvre plus classique que romantique ; c’est comme si Brahms était revisité par Mozart. Dès que cette originalité savoureuse est prise en compte dans l’écoute, la redécouverte de la partition devient passionnante. La cohésion du chef avec son ensemble étant absolue, les musiciens parent les thèmes de couleurs systématiquement déterminées, presque descriptibles ; les tempi sont choisis avec une pertinence immuable, les nuances sont réalisées délicatement, les passages plus animés sont emmenés par une énergie communicative qui rappelle parfois la fougue toute-puissante de Karajan. Pour finir, il convient de noter un fait assez rare pour être mentionné : le bonheur manifeste des instrumentistes à jouer la superbe Symphonie No. 4 de Brahms, une joie émouvante qui se lisait dans leurs regards enthousiastes et dans leurs sourires complices…