En 2018, le monde entier a fêté le centenaire de la naissance de Jerome Robbins, chef de file de la danse néoclassique américaine. Le Ballet de l’Opéra, dont le répertoire comprend de nombreuses œuvres du chorégraphe grâce à une collaboration fructueuse entamée dès les années 1970, fait donc revivre cet héritage avec une soirée-hommage reprenant quatre œuvres de Robbins. Programme équilibré, cet hommage permet de découvrir des chorégraphies créées à différentes périodes artistiques – en particulier avec l’entrée au répertoire de Fancy Free – tout en variant aussi l’envergure des ensembles : solo, duo, petit et grand ensemble.

S. Bullion, A. Renavand, K. Paquette, E. Abbagnato, F. Alu, <i>Fancy Free</i> (Robbins) © Sébastien Mathé | Opéra national de Paris
S. Bullion, A. Renavand, K. Paquette, E. Abbagnato, F. Alu, Fancy Free (Robbins)
© Sébastien Mathé | Opéra national de Paris

Pour la Première, on pouvait également apprécier le Défilé du Ballet. Sous la direction d’Aurélie Dupont, le Ballet de l’Opéra de Paris retrouve la solennité et l’empreinte française du Défilé réglé par Serge Lifar en 1947 sur la Marche des Troyens d’Hector Berlioz. Ces dernières années, cette version avait été remplacée sur l’initiative de Benjamin Millepied par une reconstitution du premier défilé de l’histoire du Ballet de l’Opéra de Paris, créé en 1926 par Leo Staats, sur la partition de Tannhäuser de Richard Wagner.

Créé pour le Ballet Theatre (aujourd'hui American Ballet Theatre) en 1944, Fancy Free est le premier ballet composé par Jerome Robbins. Cette création marque aussi le début de sa collaboration avec Leonard Bernstein, rendue particulièrement célèbre avec West Side Story en 1957. Dans Fancy Free, on retrouve déjà de nombreux éléments qui feront la patte du chorégraphe : une bande-son de jazz syncopée, l’alliance entre le langage classique et une théâtralité qui rappelle le music-hall, une musicalité entraînante et une « américanité » revendiquée. L’argument de Fancy Free est burlesque, ancré dans la réalité de la seconde guerre mondiale : des marines en permission se retrouvent au bar où ils tentent d’accoster deux jeunes femmes très apprêtées. Le trio de marines interprété par Stéphane Bullion, François Alu et Karl Paquette est très convaincant sur le plan théâtral, tandis qu’Eleonora Abbagnato et Alice Renavand ne manquent pas de malice. Au-delà d’un ensemble maîtrisé et sans fausse note, on retiendra surtout la virtuosité ahurissante de François Alu, acclamée par le public et doublée d’une véritable aisance théâtrale.

Mathias Heymann, <i>A Suite of Dances</i> (Robbins) © Sébastien Mathé | Opéra national de Paris
Mathias Heymann, A Suite of Dances (Robbins)
© Sébastien Mathé | Opéra national de Paris

On change de registre avec A Suite of Dances, solo composé en 1994 sur des partitions pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach pour Mikhaïl Barychnikov. A Suite of Dances est un dialogue visuel entre musique et danse. Robbins parvient à révéler le rythme des partitions de Bach, de façon étonnante quoique parfois un peu forcée. On retrouve même une influence Broadway dans la chorégraphie et on pourrait reprocher à Robbins d’appliquer les mêmes recettes à tous les matériaux musicaux, sans prendre suffisamment en compte les spécificités de l’écriture baroque. Reste cependant que le danseur est magnifiquement mis au centre de la composition, dans une danse introspective et dépouillée. Mathias Heymann, pour la Première, offre une interprétation aussi simple que sublime, grâce à un travail artistique harmonieux et abouti.

Hugo Marchand et Amandine Albisson, <i>Afternoon of a Faun</i>(Jerome Robbins) © Sébastien Mathé | Opéra national de Paris
Hugo Marchand et Amandine Albisson, Afternoon of a Faun(Jerome Robbins)
© Sébastien Mathé | Opéra national de Paris

Souvent dansés par les compagnies du monde entier, dont l’Opéra de Paris, le duo Afternoon of a Faun (1953) et le ballet Glass Pieces (1983) clôturent la soirée dans des tonalités très différentes. Afternoon of a Faun est une mise en abyme du couple de danseurs répétant l’un des monuments de la danse classique, dans une chorégraphie sensuelle, un rien démodée. Glass Pieces, plus éclatante, s’ouvre sur le rythme répétitif de la musique minimaliste de Philip Glass, dont la trépidante Marche Funèbre de l’opéra Akhnaten. On a l’impression de voir défiler, à un carrefour de la ville de New York, toute une civilisation empressée. L’une des plus belles réussites du chorégraphe.

****1