La corde basse de la guitare résonne, claire, présente, ni noyée ni envahissante, véritable soutien de l’harmonie et pulsation d’un rythme qui alterne en permanence entre binaire et ternaire. Au-dessus, les lignes de chant du fandango sont incroyablement intriquées et pourtant tout reste clair et lisible. Dès son entrée en scène, Nathanaël Gouin offre une « Rondeña » qui montre sa compréhension d’Iberia, le cycle pour piano d’Isaac Albéniz. Suit « Almeria », on est dans le deuxième cahier. Quelle tendresse passionnée dans ce chant qui évolue au milieu du clavier, lourd et lointain à la fois, dont l’environnement rythmique complexe se dissout dans la finesse des articulations. Et enfin « Triana » : dans ce grand portail virevoltant et séduisant, les difficultés (notes piquées, mains croisées, avec sauts d’octaves) disparaissent au profit d’une poésie infiniment présente.

Nathanaël Gouin au Théâtre des Lices à Albi © Éric Champelovier
Nathanaël Gouin au Théâtre des Lices à Albi
© Éric Champelovier

Les quatre cahiers d’Iberia ont été créés au fur et à mesure de leur composition, Albéniz n’a jamais entendu le cycle joué en entier. Le donner en récital autorise donc tous les dispositifs ; celui imaginé au Théâtre des Lices par Denis Pascal, directeur artistique du festival albigeois Tons Voisins, consiste à offrir le premier et le troisième cahier à Gabriel Cassagnes, et le deuxième et le dernier à Nathanaël Gouin. Deux générations, deux pianistes toulousains, appuyés par des poèmes de Jean-Yves Clément que l’auteur lit avant chaque pièce.

Iberia n’est pas une musique descriptive, elle ne procède pas par images mais par sensations, par souffle. Jean-Yves Clément, avec sa poésie en prose très incarnée, ajoute du souffle au souffle, il vient exaspérer l’âme qui en est presque enivrée. En grand spécialiste de Liszt qu’il est, il ne peut s’empêcher de comparer les deux compositeurs. Tandis que le Hongrois s’est éteint dans le silence (« La lugubre gondole »), Albéniz qui l’admirait beaucoup disparaît dans un feu d’artifice. Cela se voit, en témoigne l’abondance des indications de nuances extrêmes de la partition, de fffff à pppp ; cela doit donc s’entendre…

C’est une des raisons pour lesquelles le bât blesse chez Gabriel Cassagnes. Concentré sur les difficultés techniques abondantes, le jeune pianiste passe à côté des nuances ou des tempos. Dès la deuxième note d’« Evocación » qui ouvre le cycle, l’« Allegretto » indiqué n’est pas même « Andante ». Certes c’est doux, articulé, mais si linéairement calme qu’on ne perçoit pas grand-chose. Lent aussi « El corpus in Sevilla » : la mélodie disparait, décousue, quand la partition passe sur trois lignes (la basse qui tonne une cloche, le chant médian qui processionne et de redoutables arpèges à la main droite). On perçoit en revanche des qualités lyriques dans le thème plus chantant, qui s’apparente presque à du Rachmaninov ; il faudra réentendre ce pianiste.

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Gabriel Cassagnes et Jean-Yves Clément au Théâtre des Lices
© Éric Champelovier

Pour le quatrième cahier, Nathanaël Gouin revient au clavier ; c’est « Malaga ». À l’intérieur d’une courte phrase introductive à la main gauche, d’à peine trois mesures, il nous propose déjà tout un monde d’intentions et de charge émotionnelle. Aucune note, dans cette partition qui en compte des milliers, n’est gratuite. Certains passages nous font penser, dans leur ferveur romantique et leur puissance mélodique, à la 10e Étude d’exécution transcendante de Liszt.

La pièce « Jerez » est « un air raffiné jusqu’au silence » pour Clément… C’est bien cela : la lente et triste danse arrive sur la pointe des pieds, austère et dépouillée ; même dans les passages plus agités elle reste grave. Les trois dernières pages ne sont que nuances infimes et susurrées, où le ppp doit être « sonore » et les arpèges « effleurés », selon le compositeur ; Gouin nous tient en haleine. Et c’est enfin « Eritaña ». Albéniz est mort trois mois après la première exécution de ce cahier, mais cette pièce nous dit : la vie continue ! C’est bien une explosion de joie, tout est lumière iridescente. Une fois de plus, en dépit de la lourdeur de ce que portent doigts et bras (surtout en fin de cycle), le toucher de Gouin reste désinvolte et léger, dans le bon caractère. Pour nous aussi, la vie continue, on ressort du joli théâtre à l’italienne qui a accueilli ce puissant concert, rêvant que Nathanaël Gouin puisse achever son approche du cycle complet.

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