Le Festival Radio France Occitanie Montpellier nous promène, d’un lieu à l’autre, le long d’une esplanade couverte de fontaines bienvenues. Il nous balade aussi d’un univers à l’autre. Ce samedi, on n’aurait pas pu imaginer deux univers pianistiques plus différents. Quelle expérience d’opposer, à une poignée d’heures et quelques centaines de mètres d’écart, la sagesse contemplative de Vanessa Wagner à la furie juvénile de Sophia Liu !

Sophia Liu © Frances Marshall
Sophia Liu
© Frances Marshall

C’est la Canadienne qui ouvre le bal des contraires, dans la salle Pasteur du Corum, avec un programme Chopin-Tchaïkovski-Balakirev complété par une de ses compositions. Mais d’où sort donc ce Chopin ? Liu bénéficie pourtant de l’enseignement de Dang Thai Son, Premier Prix du Concours Chopin 1980, et son jeu fait merveille dans le Scherzo n° 3 : poignets bondissants, octaves impériales, doigts en acier, un son qui reste détaché même quand la pédale est utilisée, symptôme d'une articulation qui privilégie l'attaque à la liaison. Le « Trio » est comme un rêve, des cascades ruissellent sur un marcheur au pas calme et inspirant.

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Avant cela… Ce jeu convient partiellement à la Polonaise « Héroïque », avec sa fameuse cavalcade d’octaves piquées sur la marche pointée mais, pour le reste, c’est une sorte de martèlement permanent qui domine. La douceur du Nocturne op. 9 n° 3 est timide et se cherche, mais la strette centrale est prise comme un Mazeppa de Liszt, avalant tout sur son passage. Les traits virtuoses de la Ballade n° 1 sont sans âme, note à note, et on le regrette car une forme de naturel improvisé habite tout de même le second thème. Enfin l’Introduction et Rondo op. 16, œuvre de jeunesse, brille de tous ses feux, bondissante, mais aussi, pour reprendre les mots du musicologue Zdzisław Jachimecki, « glisse sur le clavier sans troubler le vernis ».

Liu joue ensuite une Romance-Impromptu de son cru. Lent prélude à la ligne dépouillée, aux harmonies tranquillement debussystes. Après un interlude, le thème de la romance revient au centre du clavier, entouré d’arpèges alla Liszt qui s’enroulent indéfiniment ; ils auraient pu s’arrêter plus tôt. Le premier thème de la Dumka op. 59 de Tchaïkovski est sans ombre, sans tension, toute clarté. Étrange. C’est le thème central, avec ses nombreux épisodes en piqués, qui nous impressionne comme le Scherzo tout à l’heure.

Enfin arrive le clou du concert, Islamey de Balakirev, cheval de toutes les batailles. Liu ne manifeste pas un soupçon de fatigue digitale, au contraire une tenue féroce jusqu’au dernier souffle, rien ne tremble. Ses mains bondissantes sont un atout mais l’ensemble manque de magie, d’étincelles. La section centrale est prise sans rupture de climat, comme si la sauvagerie des extrémités habitait toute la pièce.

Vanessa Wagner © Lyodoh Kaneko
Vanessa Wagner
© Lyodoh Kaneko

Et voici qu’après une traversée sous le feu du soleil montpelliérain, nous parvenons au théâtre à l’italienne de la place de la Comédie, où Vanessa Wagner nous invite à laisser de côté tout ce qui nous préoccupe, à n’être plus qu’à sa musique. Ce qui n’est pas à la portée de tout le monde…

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Son programme est pourtant remarquable. Elle nous le présente ainsi : « le minimalisme de Bach et le maximalisme de Glass, auquel s’ajoute la spiritualité de Pärt ». De Bach, elle a choisi quelques préludes issus du Clavier bien tempéré, mettant de côté les fugues. C’est habile : ces courtes pièces, prises isolément, ont tout de l’étude, avec leurs formules rythmiques affirmées ; leur voisinage avec les études de Glass est très pertinent.

Or, hormis deux préludes un peu agités, tout glisse. Le concert est liquide, il faut accepter de couler en faisant confiance à Wagner. Elle maîtrise chacune des 21 pièces de son programme à la perfection, chacune prise isolément est un bijou de précision pianistique et stylistique. Les rouleaux incessants et insistants de Glass se déploient inexorablement, dans cette insistance hypnotique qui les caractérise ; cependant aucun n’affleure. Les miniatures de Bach sont ciselées dans une articulation parfaite ; entre tous, le Prélude en si bémol mineur est profondément émouvant. Quant à l’économie de moyens radicale des trois pièces de Pärt (notamment « Pari Intervallo », suspendu dans la douleur), elle nous pousserait sans doute au recueillement si leur voisinage était contrasté.

Finalement, force est de constater que ces trois blocs Bach-Glass-Pärt aux personnalités distinctes promis par l’artiste ont été une intention plus qu’une réalisation : malgré le trilogue de contrastes annoncé, Vanessa Wagner nous a plongés dans un bain continu.


Le déplacement de Thibault a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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