Un concert d'Ivo Pogorelich, c’est un road-trip aux confins de la note, des œuvres rendues méconnaissables, et une vision brutale, sans concessions, qui parvient à l’auditeur avec la force d’un coup de poing. Serait-ce là, plus qu'une approche postmoderne, une forme de cynisme ? Sans doute, tant il semblerait que la seule règle à laquelle s’est conformé le pianiste était la restitution complète des notes, dans leur ordre d’apparition sur la partition.

Ivo Pogorelich © Antonio Damato
Ivo Pogorelich
© Antonio Damato
Si le récital de l’an passé était loin d’être irréprochable du point de vue de la réalisation, il semble que le pianiste croate ait porté plus d’attention cette année à l’achèvement « plastique » de ses lectures. Ce que l’on a entendu mardi dernier en Salle Gaveau était une technique puissamment achevée, adulte, tendue vers l’extrême de son possible. Il faut dire qu'au niveau du son, Pogorelich n’a pas fini de nous estomaquer ; on a rarement entendu pareille projection. Sous le capot, les cordes grésillent longtemps après la frappe et les basses, en particulier, défient les lois de la physique : démesurées, irradiantes, elles ne se métallisent pas pour autant. Fait notable, même au plus fort de cette tempête sonore, la surface (l’expression faciale, les mains) demeure étonnamment calme. C’est un état d’inversion psychologique total : rien ne bouge dans les traits du visage, alors que dans la salle, pas un atome d’air n'est resté immobile.

Du côté des œuvres, la remise en question est complète (connaissant un peu le pianiste, l’on ne s’en étonne même plus). C’est le vide absolu dans les premières minutes de la Ballade n°2 de Chopin: s’il stylise légèrement le rythme pointé de l’Andantino, la tension musicale reste à son plus bas. Vision singulière, presque gênante, que l’on retrouvera dans les premiers mouvements de la Sonate n°2 de Rachmaninov, et dans laquelle il dépose à la fois le secret et la caricature de son art, tout en y suggérant ses limites (une lenteur qui peine à captiver). À force de grand écart, les notes ne sont plus liées par une complicité de rythme ou de geste : seules nous restent les particules constitutives du discours, juxtaposées et non plus conduites. Les doigts passent stoïquement d’une note à l’autre, on est privé de cette aimable entremise que l’on appelle le chant. En retirant tout ce qui fait le liant de la musique, Pogorelich abolit l’idée même de « phrase musicale ».

Ivo Pogorelich © Antonio Damato
Ivo Pogorelich
© Antonio Damato
Si l’aplomb est conservé dans les descentes furieuses du Presto con fuoco de la Ballade, de même que dans l’Allegro molto de la Sonate de Rachmaninov, la prise de risque, elle, disparaît derrière le masque de l’impassibilité. Seulement voilà : un fragment musical peut-il souffler en tempête sans naître le moins du monde d’un sentiment tempêtueux ? Telle est la question que soulève l'interprétation de Pogorelich, qui semble émaner d'un système. Quand elle se manifeste, la rapidité n’est plus gracieuse, preste, insolente — comme chez certains grands du passé —, elle est dure, implacable, désincarnée, à l’image de ces basses systématiquement plombées.

Dans le Carnaval de Vienne, c’est le règne de la disproportion : la multiplication des coups, portés dans toutes les directions (que ce soit dans l'Intermezzo ou dans le Finale), au point d’en paraître un jeu. Plus loin, le pianiste fait de Mozart (la Fantaisie en ut mineur) une sorte de comédie d’esquive, une scapinade perpétuelle, tout en lui donnant l’apparence du plus grand sérieux. Les mesures n’ont pas toutes la même durée, loin s’en faut ; c’est une diction qui fonctionne par bribes nerveuses, entrecoupée de silences. Les thèmes sont martelés, les ornements effleurés, avec d’étranges close-ups sur certaines attaques. Pogorelich parvient cependant à capter l’attention de son auditoire le temps de cette immense digression dont Mozart n’est qu’un point de départ.

Drôle de concert, en vérité. L'éblouissement y côtoyait l'ennui, et l'on ne saurait tout à fait dire si le pianiste a joué trop dense ou trop fade... Saluons malgré tout un mouvement final de la Sonate de Rachmaninoff particulièrement réussi, ainsi que le bis, une Valse Triste de Sibelius qui témoignait d'insoupçonnées qualités de couleur et de phrasé.