C’est en 2002 que Philippe Jaroussky vient chanter pour la première fois au Festival de Froville : il n’a alors que 24 ans et sa carrière débute. Ce n’est plus le même Philippe Jaroussky que l’on retrouve à Froville en 2016, dont la maturité et la maîtrise vocale se sont affirmées durant ces années, et pourtant… tout reste de la fraîcheur du jeune contre-ténor, toujours à la recherche de sonorités rares. Suite à une bronchite persistante, le concert initialement prévu le 19 juin s’est finalement tenu le dimanche 10 juillet : le changement de date ainsi que la finale de l’Euro laissaient augurer des absences, mais il n’en fut rien. Cette superbe église romane, modestement située aux hauteurs d’un petit village d’une centaine d’habitants, continue à préférer les miracles. Ici l’on vient, tels des pèlerins, assister aux merveilles que nous prodigue la musique baroque, dont Jaroussky est devenu, depuis quelques années déjà, l’une des emblèmes.

Philippe Jaroussky © Simon Fowler
Philippe Jaroussky
© Simon Fowler
C’est donc à Froville que Philippe Jaroussky s’est rendu avec son ensemble Artaserse, véritable « main droite » du chanteur si l’on fait honneur à la légende de ce roi perse (connu pour avoir une main droite plus longue que la gauche). Mais l’on se tromperait en imaginant que les instrumentistes font de la figuration pour soutenir le chanteur vedette : il s’agit d’un véritable ensemble autonome, par moments virtuose, qui accompagne et renforce la vocalité de Jaroussky, sans jamais tomber dans des concessions complaisantes. Le programme proposé nous situe dans l’Europe du Seicento, plutôt que dans l’Italie du même siècle, étant donné l’influence et le rayonnement des compositeurs Italiens dans les principales cours européennes. Jaroussky, rodé au répertoire de Cavalli et Cesti, choisit de débuter son concert avec quelques airs relativement sobres de ces deux compositeurs avant d’entamer la poignante lamentation d’Orphée (issue de l’opéra Orfeo) du romain Luigi Rossi, maître de la primitive forme cantate et auteur du premier opéra donné en France en 1647, précisément l’Orfeo. C’est ici que nous formulerons l’un des rares reproches à l’encontre du chanteur, à savoir un regard trop dépendant de la partition et une diction parfois peu précise, malgré la grande émotivité et rigueur d’exécution du lamento. Les moyens techniques du chanteur pour incarner Brimante dans l’opéra Statira de Cavalli dissipent cependant tout malentendu : l’air de bataille All’armi mio core, assez redoutable, est interprété avec des dynamiques parfaitement maîtrisées et une vivacité remarquable, tout en montrant une grande aisance dans le changement de registres, notamment vers le grave. Les airs de Legrenzi (O del ciel ingiusta legge !) et Rossi (M’uccidete begl’occhi), très sombres, jouent avec une dramaturgie implicite partagée par le public, extraordinairement silencieux, avant d’attaquer un air « de furie » de Steffani (Sorge Anteo) avec des vocalises surnaturelles. Mais l’« apothéose de Jaroussky » arrive dans la deuxième partie du concert, lorsque le souffle vocal interminable du sublime Adagiati Poppea du Couronnement de Monteverdi laisse le public… sans souffle. Le jeu rhétorique est ici parfaitement compris et maîtrisé (« rubate », « dormite »), avec des notes tenues à l’infini qui permettent d’apercevoir en toute sa splendeur l’acoustique justement célèbre de l’église de Froville. La partition étant définitivement oubliée, Philippe Jaroussky se livre à un exercice de plaisir partagé : il rayonne ainsi dans l’air de Giasone de Cavalli et s’amuse dans Che città du même compositeur. Il nous offre ensuite un aria da capo (Dal mio petto de Steffani) bouillonnant de madrigalismes (torrenti, naufragi) avec un très bel artifice vocal nous ramenant vers la répétition sans aucune pause, puis un Cesti (lamento de Bérénice) tout aussi sublime. Le concert s’achève sur une chaconne vocale très éloignée des chaconnes instrumentales françaises, toute en jubilation et ivresse. Mentionnons pour finir l’excellent ensemble instrumental, qui brille aussi bien dans la virtuosité d’un Uccellini (qui nous rappelle les peintures de bataille de son presque homonyme Uccello !) que dans la profondeur d’un Mealli ou d’un Marini. Les quelques petits soucis de justesse dans la première partie sont vites oubliés et l’on se souvient seulement de l’incroyable talent du jeune violoniste chilien Raúl Orellana, de la remarquable justesse des cornets ou de la place soliste accordée à la percussionniste Michèle Claude, pétillante dans la chaconne finale.

Il aura fallu à Philippe Jaroussky et à son ensemble d’accorder pas moins de trois rappels au public, qui les a tous ovationnés durant de longues minutes. L’apothéose de Jaroussky, contrairement à celle de Poppée, aura déchaîné les passions humaines sans aucune violence : voilà pourquoi le public de Froville préfère la musique aux compétitions sportives…

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