Le 19 avril 2016, la Philharmonie de Paris accueillait l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris, ainsi que le Chœur philharmonique de Prague, pour une œuvre monumentale : les Gurre-Lieder de Schönberg. Sous la direction de Philippe Jordan, les six chanteurs solistes, les chœurs et près de cent cinquante instrumentistes ont livré une interprétation éclatante de ces Lieder symphoniques, ou de cette « légende dramatique » pour reprendre le terme employé par Hélène Pierrakos. Une odyssée sonore enivrante, construite avec soin et conduite avec passion.

Philippe Jordan © Johannes Ifkovits
Philippe Jordan
© Johannes Ifkovits
Composés entre 1900 et 1912, les Gurre-Lieder font partie de la période postromantique du compositeur, comme La Nuit transfigurée qui date de 1899. En trois parties, sur un texte de Robert Franz Arnold d’après des poèmes de Jens Peter Jacobsen, ils évoquent l’amour contrarié de Waldemar et de Tove, au château de Gurre, puis l’errance punitive de Waldemar après qu’il a exprimé sa colère contre Dieu suite à la mort de Tove, et le chemin vers la rédemption, rendu possible grâce à la puissance salvatrice de la nature. L’écriture de Schönberg, d’une grande complexité, se nourrit de l’esthétique des compositeurs qui sont ses contemporains, Mahler et Strauss, mais aussi d’influences plus anciennes, Brahms, Schumann. L’orchestration est d’une richesse remarquable et la diversité des parcours harmonique et mélodique, parfois très proches de Wagner et parfois à la limite de l’atonalité, témoigne de la future évolution stylistique de Schönberg, qui explique lui-même que « les Gurre-Lieder sont la clé de tout [s]on développement ».

La première partie, extrêmement lyrique, fait alterner de grands monologues de Waldemar et Tove et des passages purement orchestraux. On se croirait souvent en plein Tristan et Isolde ! Cette musique magnifique est restituée dans toute sa richesse par l’Orchestre de l’Opéra de Paris : les cordes – masse sonore souple et parfaitement homogène – expriment avec douceur et tendresse les délices du sentiment amoureux, surplombées par les accords sensuels des harpes et les gazouillements aériens des piccolos et des flûtes. Le pupitre des vents ajoute un niveau sonore plus intense, et les cuivres aux timbres unis et impeccables complètent ce panorama orchestral coloré, au charme irrésistible. Les deux solistes sont eux aussi très convaincants, impliqués dans leur rôle et à l’aise dans leur chant : Iréne Theorin (Tove) fait face à Andreas Schager (Waldemar). Aux intonations viriles et presque héroïques du ténor répond le vibrato puissant de la soprano ; leurs voix éminemment wagnériennes dialoguent très bien ensemble et présentent tour à tour leur beauté particulière, leur expressivité propre. Le ramier qui symbolise le présage de mort est interprété par Sarah Connolly. La mezzo-soprano semble presque possédée par son texte sombre ; elle délivre son message funeste avec une vigueur déchirante, qui glace le sang. Son timbre profond, si captivant, est mis au service de toutes les couleurs poétiques de ce chant terrible. Heureusement, il y a un entracte après la première partie, on peut donc l’applaudir sans attendre !

Sarah Connolly © Peter Warren
Sarah Connolly
© Peter Warren
Formant à lui seul la deuxième partie, le blasphème de Waldemar est joué lui aussi avec une authenticité remarquable par Andreas Schager, qui serre les poings, devient rouge de colère, vocifère toute sa rage contre un Dieu qui l’a privé de son bonheur. C’est décidément un excellent chanteur qu’on a vraiment hâte de revoir. Les nouveaux personnages qui apparaissent dans la troisième partie se prêtent au jeu également : Jochen Schmeckenbecher (un paysan), qu’on aurait aimé entendre dans un rôle plus long ; Andreas Conrad (le bouffon Klaus), qui semble littéralement incarner le caractère drolatique et mesquin d’un Mime – rôle qu’il a d’ailleurs beaucoup interprété ; Franz Mazura (le récitant), impressionnant de vitalité et de fraîcheur malgré ses 94 ans !

Les chœurs, enfin, remplissent sans problème leur rôle. Les passages fortissimo font trembler les sièges, et on sent que les percussionnistes aussi bien que les choristes s’en donnent à cœur joie. Soulignons les deux seuls aspects de ce concert qui méritent une amélioration : l’absence de surtitres, assez incompréhensible pour une œuvre de ce type (d’autant que la Philharmonie propose systématiquement des concerts surtitrés d’habitude…), et la difficulté pour le public assis sur les côtés ou trop au fond de la salle d’entendre les voix par-dessus un orchestre de cette ampleur. Mais l’énergie inépuisable de Philippe Jordan est une qualité dont on ne veut pas le voir se départir : quel plaisir de voir son bonheur lumineux quand il fait durer plus de dix secondes l’accord de fin (grandiose comme le reste de la pièce) !

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