Les groupes vocaux a capella qui explorent le répertoire du "close harmony" se sont multipliés ces dernières années dans des répertoires divers. Fondés en 1968 et explorant un énorme répertoire de la Renaissance au contemporain, les King's Singers ont un statut à part dans cet écosystème musical. Sans doute parce qu'ils partagent une culture musicale commune, ayant été formés pour l'immense majorité de ceux qui se sont succédés depuis leur création dans les grandes maîtrises britanniques, au premier rang desquelles celle du King's College de Cambridge dont étaient issus les 6 membres fondateurs. Mais aussi parce qu'ils ont su depuis bientôt cinquante ans explorer de multiples champs musicaux (pop, classique, jazz, opérette viennoise, Renaissance) avec un égal bonheur et en sachant se fondre à chaque fois dans les différents styles avec une rigueur et un humour tout britannique. 

The King's Singers © Chris O'Donovan
The King's Singers
© Chris O'Donovan

Depuis leur création, les chanteurs se sont succédés, toujours choisis par cooptation, restant entre quelques années et vingt-cinq ans pour certains d'entre eux, suivant leur capacité à résister au rythme incessant de leurs tournées, avec près de cent cinquante dates annuelles dans le monde entier. C'est ainsi que se côtoient le vétéran David Hurley, contre-ténor depuis 1990, et le jeune ténor David Gregory, dernier arrivé au sein du groupe en 2014 pour remplacer Paul Phoenix. Mais toujours la magie des timbres opère et l'équilibre reste inchangé.

Pour leur venue annuelle à la Salle Gaveau le 17 mars, ils ont décidé de rester dans un répertoire exclusivement britannique, mais qui couvrait toutefois cinq siècles de musique, dans un ordre quasi chronologique. La première partie était consacrée pour l'essentiel aux deux maîtres anglais de la Renaissance : William Byrd et son mentor Thomas Tallis, avec des œuvres qui d'emblée mettent en évidence une incroyable maîtrise de la respiration et de l'équilibre des voix, ainsi qu'une parfaite intonation. 

C'est avec le plus grand compositeur anglais du 20eme siècle, Benjamin Britten, que les King's Singers ont choisi de continuer leur programme. En présentant un cycle peu connu de la fin de la vie du compositeur, Sacred and profane, basé sur des poèmes médiévaux, ils ont mis en évidence tout ce que ce grand maître moderne doit à ses aînés de la Renaissance. Une note plus joyeuse était ensuite apportée avec des extraits de plusieurs opérettes anglaises du célèbre duo du 19e siècle, Gilbert and Sullivan. Ces extraits du Mikado ainsi que des Pirates de Penzance permettaient de révéler toute la verve comique du sextette, notamment dans l'inénarrable et jubilatoire chanson The Pirate King.

Pour terminer la première partie, le groupe était rejoint par le pianiste Denis Pascal pour découvrir une facette méconnue du grand pianiste George Shearing, avec lequel ils avaient enregistré un de leurs rares disques avec instruments, consacré aux standards du jazz. Cet artiste a en effet composé plusieurs œuvres vocales qui mêlent la tradition chorale avec des rythmes de jazz, et en particulier dans les années 1980 un cycle Songs and Sonnets sur des poèmes de Shakespeare, que le groupe a dans son répertoire depuis vingt cinq ans : une belle découverte aux magnifiques harmonies, qui n'est pas sans rappeler le meilleur Gershwin.

La deuxième partie commençait avec Frederick Delius et son délicat Wanderer's Song inspiré par une déception amoureuse. Ralph Vaughan Williams, compositeur injustement méconnu en France, a recueilli patiemment en parcourant toute l'Angleterre un grand nombre d'airs populaires de tradition orale, et trois d'entre eux étaient présentés par les King's Singers, qui rendent à merveille leur poésie toute bucolique.

Enfin les King's Singers abordaient un répertoire de chansons de variété contemporaine avec deux titres de leur album Chansons d'Amour: Love's Philosophy de Roger Quilter, et Alice in Wonderland d'Allan Clare. Et bien sûr ils ont terminé comme dans presque tous leurs concerts, avec deux titres des Beatles : Michelle dans un registre nostalgique et When I'm 64 qui donne l'occasion d'un délire d'imitations dans lesquelles ils se délectent, mais toujours avec une remarquable précision et justesse.

Les bis de ce concert reflétaient toute la variété de leur répertoire : après le spiritual Down by the Riverside ils ont enchaîné avec une chanson de Paul Simon Some folks lives roll easy puis une transcription ébouriffante de virtuosité de l'ouverture du Barbier de Séville de Rossini qui leur a valu, fait rarissime en France, une standing ovation. Enfin, clin d'œil particulier en ce jour de la Saint Patrick, ils clôturaient cette soirée d'exception par le célébrissime Danny Boy, sans doute la mélodie irlandaise la plus célèbre au monde, interprété avec une fervente simplicité.