Grand Bazaar, Burlesque, Schéhérazade : ce jeudi soir à la Halle aux grains, le programme de l'Orchestre National du Capitole de Toulouse a un côté contes et légendes gentiment foutoir. Mais cette soirée va surtout ressembler à un hommage aux percussions qui sont très à l’honneur dans ces œuvres étincelantes.

Les cinq percussionnistes à la manœuvre dans le Grand Bazaar de Fazıl Say sont redoutables d’efficacité, de précision, de virtuosité (les jeux de timbre !). Si même les contrebasses sont de la fête, avec des pizzicatos claqués, la corde tirée puis relâchée contre la touche, on n’entend qu’eux. Les bongos notamment, sur qui reposent une partie de la « couleur locale » (le grand bazar d’Istanbul), sont particulièrement couvrants. L’autre partie de cette identité, ces mélodies chaloupées et ces timbres caractéristiques qui sonnent aux cordes ou aux bois, n’a pas d’espace pour se déployer ; c’est donc le caractère haché imposé par les percussions qui l’emporte. Et comme la battue de Lio Kuokman est serrée, ferme, sans fioritures, elle entretient cette absence de liant, de souplesse. Notons toutefois la performance subtile et savoureuse de Guillaume Brun au basson, perché dans un rare extrême aigu qui emporte le sourire.
Puis c’est un autre genre de scherzo, le Burlesque de Richard Strauss, qui déferle. Au piano, Nelson Goerner déroule cette partition épouvantable de difficulté avec une immense autorité. De l’autre côté de la scène, Jean-Sébastien Borsarello déploie tous les charmes, le rythme et le chant d’une partie de timbales à nulle autre pareille. Entre les deux, Kuokman élargit son geste avec l’espoir d’imposer sa vision, ou plus simplement d’être aperçu par les deux belligérants, autant que par l’Orchestre du Capitole. Las, les décalages sont nombreux et les imprécisions se multiplient. Le geste du chef, très en avance sur le temps dans les œuvres qui suivent et précèdent, est ici régulièrement en retard. Cela contribue à rendre l’orchestre flou, alors qu’on attendait une forme de férocité.

Le piano paraît petit, inaudible dès que l’orchestre dépasse le mezzo forte. Heureusement, quand il est seul, Nelson Goerner quitte son sérieux, déploie encore davantage sa vitalité et son énergie et tire un peu de charme de la partition touffue. Les dernières mesures plus lentes, avant la fin, laissent transparaître une meilleure entente, un peu d’écoute mutuelle. Elles tirent un petit fil qui, bon an mal an, tient jusqu’aux derniers accords.
Avec Shéhérazade, Rimski-Korsakov dose ses percussions et place ses cuivres dans des registres qui, normalement, laissent parler les cordes. Mais à un effectif de quarante, les pupitres des archets sont légers et parfois limités (le naufrage manque vraiment de corps). Il faut toute l’intelligence collective de l’orchestre, sa longue fréquentation de la partition sous l’ère Tugan Sokhiev, pour faire passer la magie du poème symphonique.

Car on est finalement pris : le tempo large, l’assise impeccable de la conteuse (impressionnant violon solo de Kristi Gjezi), l’assurance de chaque soliste des bois (la clarinette de Floriane Tardy dans « Le jeune prince et la jeune princesse » !), nous embarquent. Kuokman élargit encore sa direction ; ses tracés imposants dessinent un ensemble qui fonctionne, sans trop s’appesantir dans des indications précises – dont, au fond, l’orchestre n’a pas vraiment besoin. La quatrième partie est tendue, serrée, aboutie, les ruptures de rythme incessantes sont bien menées. Un peu de magie a fini par souffler.





















