Nombreux sont les souvenirs de ces chefs qui investissent pour la première fois la Halle aux grains de Toulouse et ne parviennent pas à en maîtriser l’acoustique capricieuse. Sur le papier, Jérémie Rhorer partait battu : son orchestre Le Cercle de l’Harmonie, sur instruments d’époque, aux sonorités délicates et à l'effectif pas gigantesque, face au massif chœur basque Orféon Donostiarria, voilà un bien délicat accord à trouver dans le démesuré Requiem de Verdi.

Jérémie Rhorer dirige le Cercle de l'Harmonie à Toulouse © William Wartel
Jérémie Rhorer dirige le Cercle de l'Harmonie à Toulouse
© William Wartel

Mais voici que du fin fond du calvaire entrent, sur la pointe des pieds, des violoncelles au murmure impalpable, rejoints par le chœur pour un mot : « Re-qui-em », articulé sotto voce, presque parlé, avec une précision hallucinante et totalement naturelle. Cet Orféon Donostiarria, on le connaît bien à Toulouse, il est de presque toutes les grandes œuvres qui comptent un chœur. Sa capacité de nuances, sa prononciation, ses finales rigoureuses, on les a déjà appréciées. Ce soir ils seront à la hauteur, et la bonne : dans leurs passages a cappella (« Te decet hymnus » et surtout le redoutable « Libera me »), l’intonation est impeccable, offrant à l’orchestre une reprise rigoureusement dans le ton.

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Dans les chuchotements les plus imperceptibles (« Agnus Dei », le chœur presque traité comme un instrument) et les fortissimos les plus virulents (« Dies Irae »), dans les structures carrées comme dans la fugue survoltée du « Sanctus », ils déploient une maîtrise absolue. Et dire qu'il s'agit d'un chœur « amateur » !

Les solistes sont tout aussi impressionnants. Autorité sans forcer, présence, justesse : en lançant le « Kyrie », le ténor Andrei Danilov donne le la. Il change de visage dans « Inter oves » : en dialogue avec le hautbois solo, il allège l’émission, tient la ligne sans sanglot ni portamento, chante une prière intérieure sur le souffle.

Tout l’inverse chez la basse William Thomas, qui se singularise d’emblée par son timbre noir et sa diction de tragédien dans un « Mors stupebit » haletant, aux silences habités. Dans les nombreux passages en trio ou quatuor, il est l’assise qu’on attend, le timbre propre et juste.

C’est dans le « Liber Scriptus » qu’on entend vraiment pour la première fois la mezzo Agnieszka Rehlis. Un peu juste en volume sous les cuivres, entonnant un peu systématiquement en-dessous avec des attaques pas très droites, elle déçoit de prime abord. Elle se bonifiera plus tard, offrant par exemple un « Lux aeterna » en un trio parfaitement équilibré et surtout un « Agnus Dei » solide, à l'octave de la soprano puis jouant avec les flûtes.

Quant à Eleanor Lyons, quelle voix ! Bien entourée (par le chœur comme par l'orchestre), elle porte à bout de bras un « Libera me » d’anthologie. Sa récitation presque parlée en introduction, reprise par un chœur pianissimo aux consonnes résonantes, son solo au corps plein, son si bémol posé comme une fleur (on aurait aimé qu’il durât plus longtemps…), tout est juste.

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Enfin, le fameux et très attendu « Dies Irae » nous aura pris pourtant par surprise tant il est dense, tendu, sec, nerveux, impitoyable. Les cordes frémissent dans des doubles croches qui s’arrachent à la gravité, les cuivres nous assomment de colère, le chœur s’indigne, les coups de la grosse caisse sont comme Verdi les demande : des coups secs sur une peau tendue.

Après la terreur hurlée, la terreur chuchotée : « Quandus tremor », impalpable staccato du chœur ; puis les quatre trompettes de fosse du « Tuba mirum », invisibles depuis la salle, participent à un crescendo parfait. Le « Dies Irae » est presque un refrain : il revient quatre fois. À la quatrième fois, on guette, on surveille : mais non, aucune fatigue, aucun relâchement, la même hargne, le même enthousiasme de tous les instrumentistes et chanteurs, la direction de Jérémie Rhorer est toujours implacable et précise, attentive au moindre détail. Jusqu’au bout et la dernière fugue enivrante, les contrastes sont appuyés, le tempo juste. Une production unique, dont la personnalité marque l’histoire de l’interprétation de l’œuvre, et dont on espère qu’elle pourra tourner au-delà de Toulouse.


Ce concert a été organisé par Les Grands Interprètes.

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