Directrice de la danse de l’Opéra de Paris pendant près de vingt années, Brigitte Lefèvre fait ce mois-ci ses adieux à la compagnie. Elle présente, avec Lander / Forsythe un programme rendant hommage à la technique de la danse classique et contemporaine. Au travers d’œuvres qui illustrent l’évolution de cet art depuis son apprentissage jusqu’à la recherche de ses limites, le Ballet de l’Opéra nous invite à porter un regard contemplatif sur l’empreinte du travail sur le corps, l'esthétique classique et la rupture du mouvement contemporain.

Etudes, Dorothée Gilbert & Josua Hoffalt © Sébastien Mathé / Opéra National de Paris
Etudes, Dorothée Gilbert & Josua Hoffalt
© Sébastien Mathé / Opéra National de Paris
Le rideau s’ouvre sur une mise en scène théâtralisée d’une leçon de danse, où le corps classique magnifié s’éveille et fait ses gammes. Le rituel de la barre classique s’enchaîne par les exercices du milieu et de courtes séries de variations. Initialement créé en 1948 sur une musique de Carl Czerny, Etudes d’Harald Lander – ancien maître de ballet de l’Opéra de Paris et ex-directeur de l'École de Danse – apporte néanmoins une note joyeuse au tableau rigoureux de l’éducation classique et du corps en effort. Etudes n’en est pas moins un véritable tour de force pour les solistes et le corps de ballet, dont les différentes variations concentrent en peu de temps une palette très complète d’embûches techniques. On est ainsi ravis de retrouver Dorothée Gilbert et sa technique irréprochable pour relever le défi. Les équilibres sont tenus et les pirouettes réalisées avec audace, dans un ensemble enlevé et léger. Malgré sa technique assurée, la tension de la soliste et de son impétueux partenaire Josua Hoffalt filtre en scène, nous laissant présumer une osmose incertaine. Celui-ci perd d’ailleurs son calme lors d’une démonstration de tours et laisse percer son agacement. À leurs côtés, Karl Paquette, plus modeste, n’en transmet pas moins une généreuse énergie dans la droite lignée de ses excellentes performances de la saison dernière.

Etudes © Sébastien Mathé / Opéra National de Paris
Etudes
© Sébastien Mathé / Opéra National de Paris
Du cours de danse d’Harald Lander, on passe aux travaux plus récents de William Forsythe, avec ses réflexions chorégraphiques sur les limites du corps et la perturbation de la forme classique. Dans deux œuvres complémentaires, Forsythe explore d’une part le mouvement de torsion et de délié (à travers Woundwork 1, créé pour le ballet de l’Opéra de Paris en 1999) et d’autre part l’idée de rupture et de déséquilibre (avec Pas./Parts, également créé pour la compagnie en 1999).

Mais au-delà de leur abstraction, les deux études du chorégraphe américain diffèrent visiblement. Les répétitions décalées de mouvements, les torsions et les enroulements hypnotiques de Woundwork 1 nous plongent dans une ambiance magnétique et suave, dans laquelle s’inscrit avec justesse la très forte présence du couple Aurélie Dupont-Hervé Moreau.

En opposition avec ce calme planant, Pas./Parts nous jette dans une ivresse qui va crescendo. Le fourmillement organisé de la chorégraphie se construit sur des bribes de mouvements et, dans une dynamique incrémentale, s’achève sur un bouillant rythme de cha-cha scandé de coups de sifflets. Immanquable, la présence athlétique et aérienne de Marie-Agnès Gillot électrise. On suit également avec intérêt le mouvement insolite de Jérémie Bélingard et le traitement tout particulier apporté à sa danse, très affranchie des réflexes classiques. Bien que plus en retrait, Marine Ganio surprend par l'affirmation de son mouvement, et parvient mieux que d’autres à sortir de ses retranchements académiques.

Pour son départ, Brigitte Lefèvre avait déclaré vouloir exalter la qualité technique du Ballet de l’Opéra et présenter sa compagnie « en majesté ». Force est de dire que, dès la première, l’objectif aura été atteint !

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