Accords Perdus pour deux cors en fa de Gérard Grisey ouvre le programme. Cet ensemble de cinq miniatures cherche à remettre en cause les principes fondamentaux de la technique du corniste (c’est-à-dire la correction de l’intonation à l’aide de mouvements de la lèvre et de la main) pour donner à entendre les sons du cor naturels, non-tempérés. Il en résulte un aspect brut, une multitude d’intonations possibles, avec une infinité de micro-variations perceptibles. De là, Grisey joue avec les consonances et les dissonances (1. Mouvement, 3. Faux Mouvement), avec la notion d’écho (2. Accord Perdu), ou fait apparaître des sons multiphoniques (5. Chute).

Joffrey Quartier, Pascal Lasry
© FSP CLP

Joël Lasry et Joffrey Quartier, imperturbables, apparaissent plus comme des guides de leurs instruments que comme de véritables interprètes. Car dans Accords Perdus, la sonorité primaire du cor est tellement mise en avant que l’interprète doit s’effacer, comme si l’on était dans de l’anti-interprétation. Hormis dans la quatrième pièce, Cor à Cor, où l’opposition frontale des deux instruments fait renaître la notion d’individualité, et donc d’interprète.

L’écoute au casque, dans le cadre de la diffusion en direct, donne à cette pièce un rendu tout à fait intéressant : car dans le cadre de toutes ces micro-dissonances et de ces échos esquissés, l’oreille semble nous jouer des tours. On se demande simplement si la complexité rythmique de la pièce exigeait vraiment qu’elle soit dirigée. Certes, Maxime Pascal reste dans une sobriété fort à-propos ; mais la présence physique de sa battue, surtout dans les moments les plus étirés, destabilise le climat extatique que semble vouloir installer Grisey.

Michiko Takahashi
© FSP CLP

Ensuite, Le Balcon donne à entendre le troisième acte « Le Fils de l’Homme » de Revelo, opéra de Marco Suárez-Cifuentes. C'est une œuvre particulièrement pertinente à jouer dans le cadre d’un concert retransmis, car, conçue comme une réflexion sur la perception sonore individuelle, il était prévu qu’elle soit entendue avec un casque de réalité sonore augmentée pour chaque spectateur. Michiko Takahashi, soprano seule en scène, grimée en pâle prophète aux sombres prédictions, éclairée d’une lumière jaunâtre sépulcrale, livre une performance exceptionnelle de vingt minutes de récitatif. Sauts dans l’aigu, mediums au vibrato volontairement nerveux et resserré : la voix est glaçante, tranchante comme ce glaive qui semble sortir de sa bouche dans le dispositif vidéo mis en scène par l’artiste Nieto, co-créateur de l’œuvre. Une œuvre intelligente et intelligemment choisie dans le cadre des concerts retransmis.

Alphonse Cemin, Grégoire Simon
© Gaspard Kiejman

C’est au fameux «Viola in my life », chef-d’oeuvre de Morton Feldman où, selon les mots de Maxime Pascal, « chaque son est un être vivant », que revient la mission de clore le programme. Nous voilà partis pour trente minutes de voyage, bercés par l’archet de Grégoire Simon et par les instruments du Balcon, sous le regard attentif de Maxime Pascal. Clusters esquissés, percussions d’outre-tombe, sons aériens comme des nuages : il y a quelque chose de sacré dans cette musique, qui n’est pas sans faire songer à Messiaen dans le rapport au son, à l’étrangeté du son. La battue de Maxime Pascal est éminemment expressive, traite les vagues sonores comme une mélodie romantique, posant les points d’éclosion du son en faisant du rubato comme dans une phrase de Chopin : c’est magnifique. La flûte se fait doucement percussive, les percussions soyeuses comme un nuage. On pourrait croire d’une œuvre si contemplative qu’elle est désincarnée, mais il n’en est rien : il y a, comme le précisait Maxime Pascal, quelque chose d’amoureux dans ce rapport aux sonorités : on retrouve, quelque part, l’extase messiaenique. Grégoire Simon, altiste soliste, s’il joue debout, cherche avant tout à se fondre dans la mêlée des échos de l’ensemble. Le point d’équilibre parfait entre la musique de chambre et le concerto.

On s’est beaucoup demandé, ces derniers mois, quelle était la légitimité du concert donné par écrans interposés. Par ce choix intelligent d’oeuvres, plus d’un an après la fermeture des salles, Le Balcon, Maxime Pascal et la Fondation Singer-Polignac semblent enfin donner une réponse convaincante.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur la plateforme vidéo du Festival Singer-Polignac.

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