Adapté en 2009 par José Martinez et le cinéaste François Roussillon, le chef d’œuvre cinématographique de Cané et Prévert Les Enfants du Paradis brille de nouveau à l’Opéra Garnier dans une fresque pleine de magie et d’émotion.  

Alessio Carbone(Frederick Lemaître) -Eve Grinsztajn (Garance) - Yannick Bittencourt (Baptiste) © Charles Duprat/ Opéra national de Paris
Alessio Carbone(Frederick Lemaître) -Eve Grinsztajn (Garance) - Yannick Bittencourt (Baptiste)
© Charles Duprat/ Opéra national de Paris

Mêlant la poésie romantique de la Bohème à la couleur du Carnaval populaire, Les Enfants du Paradis se situe à la croisée de deux univers chimériques et envoûtants, au grand potentiel esthétique. L’histoire d’amour impossible entre Garance et Baptiste se déroule dans l’ambiance frivole des spectacles de  qui fleurissent le long du Boulevard du Crime au début du dix-neuvième siècle. Ce foisonnement de l’art de rues rétablit le goût pour la pantomime et les personnages carnavalesques tels que le Pierrot et l’Arlequin. Dans cette atmosphère piaffante, Les Enfants du Paradis met en scène les spectacles burlesques de la troupe du mime Baptiste et de l’acteur Frédérick Lemaître. Ces nombreuses mises en abyme, qui constituent l’une des plus grandes richesses du film, ont été transposées dans le ballet de José Martinez et François Roussillon. La scénographie, intelligemment pensée, va en réalité plus loin encore, en construisant une scène aux contours flous, sans réelle frontière, où les acteurs se mélangent par moments au public et les musiciens aux danseurs. Lors de l’entracte, le rideau s’ouvre pour montrer une répétition qui débouche progressivement sur l’acte II.

L’écriture musicale du ballet a été confiée à Marc-Olivier Dupin, qui a su synthétiser l’ambiance virevoltante de la rue parisienne et du théâtre de boulevard en de très beaux thèmes mariant les accents populaires du violon et de l’accordéon à la romance de son orchestration symphonique. Partie prenante du spectacle, quelques musiciens rejoignent la foule bruyante qui ponctue de cris, rires et invectives la partition. La gouaille parisienne, chantée par les cordes, piaillée par les personnages, déborde ainsi la partition et transgresse une fois de plus les codes de la scène. Mais dans ce ballet tout en contraste, la figure mélancolique et muette du mime est l’envers de cette folle effervescence. Calfeutrée dans l’obscurité, son ombre poétique étouffe la musique et le bruit dans quelques instants de silence d’une rare beauté.

Pour cette troisième représentation, les rôles principaux ont été confiés à des artistes moins fréquemment distribués : les premiers danseurs Eve Grinsztajn (Garance) et Alessio Carbone (Frédérick Lemaître), ainsi que Yannick Bittencourt (Baptiste) et Christelle Garnier (Nathalie). Triomphent avant tout la grâce tempérée et la subtilité du jeu d’Eve Grinsztajn, qui ont véritablement porté la représentation. A ses côtés, Yannick Bittencourt propose une interprétation un rien timide du mime Baptiste. Le personnage insaisissable du Pierrot est riche en contradictions, que le jeune danseur peine à incarner. A ses côtés, Christelle Garnier, quoique moins frappante sur le plan technique, apporte bien plus de limpidité dans son rôle d’épouse blessée. Alessio Carbone, qui avait été parcimonieusement distribué lors des deux dernières saisons, assure quant à lui une belle prestation dans le rôle de Frédérick Lemaître. Dans l’ensemble, la chorégraphie se laisse doucement interpréter, sans grandes difficultés d’exécution, hormis quelques variations dansées par Garance, et le passage très classique mettant en abyme le spectacle de Robert Macaire, dansé avec rigueur mais un léger manque de fluidité par Alessio Carbone et Marine Ganio.

© Charles Duprat/ Opéra national de Paris
© Charles Duprat/ Opéra national de Paris

Si la chorégraphie reste relativement commune, la création de José Martinez et François Roussillon est une fenêtre ouverte sur la féérie d’un Paris pittoresque et sur la chamarre contrastée du Carnaval, dépeintes dans de fantastiques tableaux de foule et une mise en scène particulièrement esthétique. Ce ballet, emblématique du caractère romantique de la Bohème, restera un très bel élément du répertoire de l’Opéra de Paris, porteur du style de l'école française », à la manière des chefs d’œuvre de Roland Petit.