Dernière étape de leur tournée européenne, le Cincinnati Symphony Orchestra et son directeur musical français, Louis Langrée, se produisaient ce week-end à la Seine musicale. La bannière étoilée ne flottait pas sur l’île Seguin, mais c’était tout comme : le programme de ce samedi 9 septembre mettait exclusivement à l’honneur les musiques du « Nouveau Monde », depuis l’inévitable symphonie d’Antonin Dvorák jusqu’à un bref road-trip de John Adams, en passant par George Gershwin (Un Américain à Paris) et Leonard Bernstein (ouverture de Candide). Un tel concentré de hits emblématiques de l’Amérique n’était pas sans risque. Face à ce paysage sonore aux allures de dépliant touristique, le spectateur mélomane pouvait s’attendre à traverser un tunnel sous l’Atlantique trop familier pour surprendre, trop routinier pour émouvoir. Il n’en fut rien : Louis Langrée, aux commandes d’un orchestre qu’il connaît sur le bout de la baguette (il en est le directeur musical depuis cinq ans), a insufflé au répertoire une vitalité nouvelle, proposant une vision de l’Amérique éloignée des clichés bien ancrés dans l’actualité.

Louis Langrée © Benoît Linero
Louis Langrée
© Benoît Linero

Avec fraîcheur et enthousiasme, le chef français montre dès les premiers instants sa volonté d’étonner le public dans un voyage « sans casque, sans ceinture de sécurité ». Après un bref discours introductif, c’est avec une œuvre-surprise, non annoncée dans le programme, que s’ouvre le concert : Short Ride in a Fast Machine, petite perle de musique répétitive composée par John Adams, visse les spectateurs à leurs sièges avec ses savantes superpositions de rythmes différents. Ce hors-d’œuvre offre un condensé des qualités remarquables de l’orchestre de Cincinnati, capable d’interpréter les plus complexes affrontements de timbres imaginés par le compositeur avec clarté et homogénéité.

Un Américain à Paris pourrait ensuite nous ramener en territoire connu, avec ses célèbres klaxons qui ont tant marqué Gershwin sur les Champs-Élysées. Mais là encore, l’orchestre américain innove, délivrant la première exécution mondiale de l’œuvre telle qu’elle a été « restaurée » par le musicologue Marc Clague. Le chercheur a relevé une erreur d’interprétation qui s’était transmise depuis des générations : les fameux klaxons traditionnellement employés ne sont pas accordés tels que Gershwin l’avait initialement imaginé ! Cette imposture des faux klaxons dévoilée, c’est à une toute autre hauteur, bien plus dissonante, que s’expriment les avertisseurs sonores au milieu de la Seine musicale. Les autres retouches opérées par le musicologue pour se rapprocher d’une version plus respectueuse des intentions de Gershwin sont moins frappantes mais l’œuvre apparaît soudainement plus légère, jazzy et humoristique. La complicité entre le chef et les musiciens saute aux yeux, les multiples changements de caractère s’opérant avec une souplesse naturelle et spontanée. Langrée avait vu juste : nul besoin de ceinture de sécurité avec l’orchestre de Cincinnati, surpuissant bolide capable des manœuvres les plus délicates en quelques centièmes de seconde. Au sein de ce collectif bien huilé, les solistes passent tour à tour sous les projecteurs, du cor anglais au violon en passant par la célèbre mélodie blues de la trompette, mais sans individualisme, sans exubérance, avec une sobriété et une pureté expressive qui met au premier plan l’homogénéité de l’ensemble : cet Américain à Paris a décidément tout d’une leçon de démocratie en musique.

Retentissant symbole du renouveau démocratique désiré par le mouvement « Nuit debout », l’an dernier sur la place de la République, la Symphonie n° 9 « du Nouveau Monde » constituait ce samedi le plat de résistance du programme. À nouveau, l’équilibre général impressionne dans la justesse des proportions. Les nombreux chorals, pourtant d’une délicatesse redoutable pour les interprètes, brillent par leur clarté, tant dans l’intonation que dans le timbre. Langrée est un alchimiste qui cherche constamment, par un dosage subtil des différents ingrédients, à faire ressortir l’essence de l’œuvre. Avec une confiance totale envers ses solistes, il laisse leurs mélodies s’épanouir et s’attache à souligner tantôt un contrechant, tantôt une accentuation, faisant de cette symphonie (trop ?) souvent entendue un véritable nouveau monde sonore. Si le dernier mouvement laisse une impression moins soignée dans les charges désordonnées des instruments à cordes, il est habité d’un souffle épique qui achève de transporter le public de la Seine musicale loin, très loin, de cette semaine de rentrée scolaire en région parisienne.

Ovationné par les spectateurs, l’orchestre de Cincinnati leur a offert en retour un bis, américain évidemment : la jubilatoire ouverture de Candide, de Leonard Bernstein. Avant de l’interpréter, Langrée n’a pas manqué de souligner le message de l’œuvre de Voltaire reprise par le compositeur américain, sa lutte contre l’intolérance et l’obscurantisme. Le chef français et son orchestre peuvent prendre sereinement le chemin du retour outre-Atlantique : ils laissent derrière eux la meilleure image possible de l’Amérique.