Dans le hall de la Cité de la musique, en ce samedi soir, il y a de l’électricité dans l’air : les Quatuors Ébène et Belcea vont enfin jouer cet Octuor d’Enesco tant attendu ! Les deux formations complices auraient dû l’interpréter en clôture de la Biennale de quatuors à cordes 2022, mais le Covid-19 s’était invité à la fête – ce qui avait tout de même donné lieu à une soirée mémorable. Quatre ans plus tard, nous y voilà donc enfin… ou presque. Car c’est tout d’abord « seulement » en quatuor que les Ébène vont ouvrir le bal, ce que feront à leur tour les Belcea le lendemain pour le second concert du diptyque, avant l’Octuor de Mendelssohn.
C’est une belle idée : goûter séparément à chaque formation permet de savourer encore mieux leur association. D’autant que les deux quatuors ont choisi des œuvres radicalement différentes… Les Ébène ont mis Debussy et Mozart au menu : on se souviendra longtemps de leur Quatuor K421, dans lequel ils offrent une démonstration de style classique lorgnant vers le style galant. Leur jeu très léché, leur sonorité collective d’une pureté inouïe, les courbes rondes de leurs phrasés posent les bases d’un monde harmonieux, un Ancien Régime du quatuor, d’avant la révolution beethovénienne.
L’homogénéité est le maître-mot de cette interprétation, l’homogénéité des timbres mais surtout l’homogénéité des intentions, des articulations, de la conduite du discours. Si cette esthétique d’une grande beauté plastique frôle parfois le maniérisme (ces appoggiatures aux durées toujours légèrement allongées), c’est toujours au service de l’expressivité du texte. Les Ébène ont cet art de rendre toutes les phrases éloquentes, portés par une charnière centrale Le Magadure-Chilemme qui n’a pas son pareil pour dynamiser la moindre tournure d’accompagnement. Et l’on ressort de l’œuvre conquis par toutes ces petites scènes de théâtre mozartien – notamment le trio au cœur du menuet, particulièrement savoureux.
Le lendemain, les Belcea ouvriront la porte vers un tout autre monde : leur Quatuor n° 2 de Britten va marquer durablement les esprits, éclipsant le Quatuor n° 4 de Brett Dean donné en introduction. Quelle chaconne conclusive ! Cette page d’une vingtaine de minutes est un Big Bang du quatuor, une partition vertigineuse qui passe d’un unisson terriblement dense à son éclatement en diverses cadences solistiques et autres variations. L’élégance des Ébène dans Mozart est bien loin mais, à bien y regarder, l’exigence absolue envers le langage est la même. Guidés par une Corina Belcea d’une intensité dramatique folle au premier violon, soutenus par le grain noir du violoncelle d’Antoine Lederlin, les Belcea font passer le texte de Britten dans une autre dimension, celle d’une épopée sombre, d’une odyssée de l’espace où les accords sèchement arpégés, lancés comme des sauts dans le vide, coupent le souffle de l’auditeur. Les Belcea plaquent les dernières notes et l’on reste hébété, assommé par ce jeu total mais simplement essentiel, dénué de toute esbroufe, de tout effet de manche.
Et dire que ce n’étaient que des premières parties de concerts ! Les octuors ne seront pas moins mémorables. Car ce qui va frapper dès les premières notes de celui d’Enesco et jusqu’aux dernières de celui de Mendelssohn, c’est l’impression de ne pas voir deux quatuors réunis mais… une seule et même formation constituée. C’est inédit, prodigieux et réjouissant, notamment du côté des violons, capables de faire bloc à la façon d’un pupitre d’orchestre comme de se montrer individuellement hallucinants de facilité dans les méandres virtuoses d’Enesco. On sourit aussi en constatant la complicité entre Le Magadure et Chorzelski dans les voix centrales du deuxième mouvement, on se régale à l’écoute du duo Chilemme-Lederlin qui se plaît à creuser des graves corsés, et l’on sera ému le lendemain en apercevant le violoncelliste des Belcea les yeux fixés sur Pierre Colombet pendant de longues mesures, pour mieux placer sa ligne de basse au service de son premier violon du jour.
Admirables d’abnégation, les huit « Ebelcea » parviennent ainsi à des accomplissements dont Enesco et Mendelssohn eux-mêmes n’auraient sans doute pas rêvé : cette façon de laisser chanter l’alto tendre de Chorzelski dans le premier mouvement d’Enesco en estompant les voix secondaires, cet art d’entonner le choral du mouvement lent d’un même souffle, de conduire la progression du finale vers un feu d’artifice jubilatoire, cette habileté à ciseler le scherzo mendelssohnien dans une dentelle irréelle le lendemain, cette manière de transformer ensuite le « Presto » conclusif en une cavalcade prodigieuse…

Le public venu occuper la Cité de la musique jusqu’au dernier strapontin se rend-il compte de ce à quoi il vient d’assister ? Antoine Lederlin qui, quatre ans plus tôt, avait pris la parole pour annoncer que l’octuor ne pourrait pas se produire sur scène, s’avance à nouveau à l’avant-scène et boucle la boucle : ils joueront le dernier mouvement du Requiem de Fauré pour conclure. « In Paradisum ». On mettra du temps avant de redescendre sur terre.

