Comment un orchestre peut-il jouer sans chef ? Hier soir dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, l’Orchestre de Paris a apporté une réponse convaincante dès les premières notes de la Symphonie concertante K364 de Mozart. Ce qui fait que tous ces musiciens jouent ensemble de manière éloquente, ce n’est pas qu’ils marchent au même tempo : c’est surtout qu’ils s’accordent sur le discours qu’ils délivrent ensemble, adoptant les mêmes inflexions, les mêmes respirations, les mêmes manières d’attaquer la corde, de tenir ou de lâcher les notes.

Invitée à diriger l’orchestre du violon cette semaine, Lorenza Borrani ne bat pas la mesure au début de la Symphonie concertante, elle montre l’exemple en se joignant au tutti. La violoniste italienne connaît la grammaire mozartienne par cœur, cela se voit, cela s’entend et, surtout, elle a visiblement convaincu l’Orchestre de Paris qui la suit avec une belle unanimité : les archets sont vifs, les syncopes dynamiques et peu soutenues, le vibrato dosé à l’économie, les contrastes assumés franchement, avec de formidables crescendos exponentiels. De cette façon, la partition paraît délestée de toute lourdeur superflue ; et le texte mozartien respire, parle, chante, faisant instantanément penser aux opéras du compositeur.
Sans chef, les musiciens ne peuvent pas faire de la figuration ; ils sont nécessairement acteurs, et l’on va jusqu’à se délecter des apartés qu’échangent les cors et les hautbois au fond de l’orchestre, tandis que les héros à l’avant-scène rivalisent en vocalises. C’est toutefois ces deux-là qui auront le plus de succès à l’applaudimètre, à juste titre : Lorenza Borrani est une Sabine Devieilhe du violon, aux aigus cristallins, aux articulations nettes, au phrasé toujours admirablement dessiné. À ses côtés, l’alto de Timothy Ridout n’est ni un Heldentenor wagnérien, ni un mélodiste léger ; il trouve ce juste milieu alla Benjamin Bernheim, capable d’épaissir le trait et de passer au-dessus de l’orchestre quand il le faut, mais sans cesser d’être intelligible, de rendre le verbe éloquent. Dommage en revanche qu’il passe l’essentiel du premier mouvement à tourner le dos à sa partenaire ! Les cadences communes, particulièrement savoureuses, viennent heureusement resserrer les liens entre les solistes et le finale sera un grand moment de complicité collective.
Après l’entracte, le challenge est d’un autre niveau avec la Symphonie « Inachevée » de Schubert. Lorenza Borrani regagne les rangs de l’orchestre, qu’elle surplombe toutefois depuis son poste de premier violon solo surélevé d’une estrade. La logique reste la même que dans Mozart : jamais la violoniste ne bat la mesure de l’archet, faisant confiance aux musiciens pour qu’ils prennent leurs responsabilités. Ce n’est pas le choix de la facilité dans cette symphonie qui mobilise beaucoup plus de musiciens qu’en première partie, mais c’est passionnant : on « lit » d’autant mieux la partition de Schubert, voyant les membres de l’orchestre reporter leur attention ici sur le basson solo pour amener une transition, là sur le cor solo qui remet les troupes vers le chemin du thème… De manière générale, on aura rarement entendu l’Orchestre de Paris jouer aussi « collectif », avec des pupitres de cordes particulièrement homogènes et une petite harmonie d’où s’extraient les solistes sans forcer le trait (superbe solo de clarinette de Pascal Moraguès dans le second mouvement).
Ce vaste jeu chambriste offre des passages d’une grande beauté, notamment le début du développement du premier mouvement, où la tempête semble se lever des profondeurs de l’orchestre. La lourdeur de l’effectif occasionne toutefois une inertie non négligeable ; on regrette parfois des ralentis excessifs, les musiciens ayant tendance à « s’attendre », et des tempos quelque peu poussifs – mais c’est affaire de goût, car le discours, comme dans Mozart, s’écoule avec un beau naturel.
Entre Mozart et Schubert, Lorenza Borrani délaissait son violon pour diriger véritablement l’orchestre dans les Cinq Pièces op. 10 d’Anton Webern. Toujours à l’écoute les uns des autres, les musiciens ont très bien défendu cette partition qui a la densité poétique des haïkus et la délicatesse de mise en place d’un château de cartes. Dans le programme de ce soir, ces six minutes ont cependant ressemblé à un magasin de porcelaine entre deux éléphants. « C’est déjà fini ? », s’étonnera une spectatrice à voix haute, regrettant de n’avoir pas bien entendu les cloches de vache. Seconde chance ce soir, il reste des places.

