Spectaculaire et mythologique, voilà deux mots pour résumer la soirée musicale du 9 octobre 2014 à l’Auditorium, qui réunit une pièce récente de Bruno Mantovani, le Concerto pour violon en ré majeur de Johannes Brahms et les deux suites d’orchestre tirées du ballet Bacchus et Ariane d’Albert Roussel. C’est évidemment la somptueuse réputation de la soliste Isabelle Faust qui attire le public lyonnais : la perspective d’entendre et de voir son interprétation du concerto virtuose, enregistré en 2011, séduit d’avance.

Isabelle Faust © Detlev Schneider
Isabelle Faust
© Detlev Schneider

La pièce Time Stretch (On Gesualdo) du compositeur associé de l’Orchestre National de Lyon,  bien que créée pour le concours de direction Gustav Mahler de Bamberg en 2006, n’est étonnamment pas celle qui montre le mieux toute l’étendue de la gestuelle de Kazuki Yamada, révélée progressivement dans cette soirée. Le chef invité oriente ici l’ONL avec une battue simple, carrée, précise, afin de le mener à travers les différents paysages sonores que constitue la réécriture du madrigal à cinq voix S’io non miro non moro. Mantovani y collecte les accords fondateurs gesualdiens pour les redistribuer et les étirer de façon maximale, selon un principe de construction harmonique quasi sériel. En résulte une superposition de fragments symphoniques qui figure, par le truchement de l’orchestre en très grande formation, un peuplement universel. Initialement déployée par vagues croissantes et décroissantes, l’unité se déstructure assez rapidement pour plonger l’auditeur dans une jungle nocturne, surprise par l’orage, dans laquelle se manifestent par intermittences des voix. D’animales – éléphantines au tuba ou simiesques dans les plus taquines attaques de trompettes – elles se muent en âmes des défunts, dont le chromatisme hérité de Gesualdo dessine les plaintes, avant que ne se révèle la lueur matinale, les clairs pépiements d’oiseaux convergeant au point d’eau, s’entremêlant dans une polyphonie joyeuse et apaisée.

En écho à la première pièce, les danses bachiques de Roussel de la fin de la soirée emploient presque la même formation que Time Stretch, tout en poussant le nombre des percussionnistes et timbaliers jusqu’à six. Le langage figural est proche, pour le début de la Suite No. 1, du prélude de Carmen de Bizet, et l’orchestre, sous la baguette nuancée de Kazuki Yamada, développe dans les deux suites des atmosphères chatoyantes, très flatteuses pour les différents pupitres. On gardera en mémoire les soli des deux harpes, et surtout, dans la deuxième suite, celui de l’alto.

Entre ces deux bornes, un concerto de Brahms dont l’interprétation prend à son compte l’idée de la métamorphose. Dès son entrée sur scène, Isabelle Faust propose une rafraîchissante rupture avec l’idée que l’on se fait de la musique classique et de ses solistes. Pas de manières, pas de chichis, pas de talons. Sa démarche est directe, sa tenue décontractée – et ne manque pas d’intriguer le public. « Ah, c’est elle ? », s’exclame ma voisine, un brin décontenancée. Si un pantalon noir signale l’adéquation avec les codes, l’innocente blancheur des rayures de son large pull ne déguise qu’imparfaitement la provocation qui émane de la couleur corail, en phase avec un regard lumineux et espiègle, programmatique.

Yamada amorce l’opus 77 de Brahms avec un tempo pas trop lent, l’orchestre le suit avec une belle souplesse. L’attaque du violon, tranchante et directe, coupe comme un couteau chirurgical la voluptueuse chair sonore des cordes orchestrales : cette interprète sait ce qu’elle veut, et elle n’y va pas par quatre chemins. Dans l’Allegro ma non troppo, sa présence et son impétuosité dynamiques alternent avec un lyrisme élégant, qui sait étonner par la douceur de ses pianissimi. Bluffante facilité que celle d’Isabelle Faust dans les parties techniques de cette partition redoutable et redoutée, qualifiée souvent de proprement « injouable ».

Les échanges passionnels entre orchestre et soliste se poursuivent dans l’Adagio en fa majeur, sur un mode plus courtois. L’invitation est lancée par le hautbois, un tantinet scolaire, tout en retenue pudique, comme intimidé par l’émerveillement qu’a produit la violoniste allemande jusqu’ici, et qui va se poursuivant dans une scène de premier bal. La langueur angoissée mais vibrante d’une jeune fille amoureuse répond aux avances toujours séduisantes de l’orchestre. Celle qui danse avec l’archet envoûte avec une délicatesse lamartinienne : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! suspendez votre cours ! », gémit-on intérieurement en cette fin de deuxième mouvement. Mais c’est faire le compte final sans la malice insoupçonnée que développe le Stradivarius « Belle au bois dormant » de 1704 dans l’atmosphère hongroise de l’Allegro giocoso ma non troppo vivace, revenant à la claire tonalité initiale, mais avec une tonicité décuplée. Une fois le tempo bien installé à l’orchestre, ce qui prend deux, trois mesures, c’est Rumpelstilzchen (Tracassin) qui danse sur scène, et non Cendrillon. Comme le nain diablotin des Frères Grimm, la lauréate des concours Léopold Mozart et Paganini s’agite, s’excite ; elle se tend en arrière avant de relâcher brusquement l’archet, devenu imparable épée d’escrimeur. Les notes qu’elle égrène alors à toute allure, entraînant sans pitié l’orchestre, ressemblent à la production du petit personnage folklorique, qui, pour la jeune meunière, transforme en fil d’or la paille paternelle, ces nombreuses doubles et triples cordes, jamais détimbrées, toujours impeccablement justes.

Acclamée par le public, Isabelle Faust se métamorphose une dernière fois dans son bis, son violon chantant Bach d’une voix blanche et enfantine, et elle ramasse, ingénue comme Sterntaler, dans sa chemise de nuit, les étoiles tombées du ciel.