On ne change pas une équipe qui gagne : après son succès parisien il y a deux ans, l'Orchestre brésilien Neojiba, réuni autour du chef Ricardo Castro, revient enflammer le public de la Philharmonie par son énergie contagieuse, avec la grande Martha Argerich en soliste.

Quelques têtes ont vieilli de deux années et beaucoup de nouvelles sont apparues chez ces musiciens qui ont entre 13 et 27 ans. Fortement engagé dans les causes sociales, convaincu que la musique est un remède aux inégalités, le pianiste et chef d’orchestre Ricardo Castro a fondé il y a dix ans le programme éducatif Neojiba qui vise à promouvoir la pratique collective de la musique chez les jeunes des quartiers défavorisés de l'Etat de Bahia. Pour eux, la musique représente bien plus qu’une pratique artistique : avant de devenir un moyen d’affirmation et d’émancipation, elle est avant tout un formidable vecteur de partage.

De la Russie de Tchaïkovski et Chostakovitch il y a deux ans, on passe ce soir à l'Allemagne de Wagner et Schumann. Le choix de l'ouverture des Maîtres chanteurs en début de programme n'est pas à l'avantage de l'orchestre, en comparaison des dynamiques qu’il se montrera capable de produire dans les pièces plus festives de la seconde partie. Les cordes pèchent par leur manque d’assise et d'homogénéité et entravent l'équilibre global, dominé par des cuivres déjà bien présents. Malgré la gestuelle souple de Ricardo Castro, les phrases manquent globalement de souplesse et d'élan.

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

Dans le Concerto pour piano de Schumann, il faut l'avouer, on n’a d’yeux que pour Martha Argerich, Martha la noble, Martha la magnifique. Sa désinvolture est fascinante, qui épouse sa générosité en un mélange ensorcelant. Dès le premier mouvement, la synchronisation laisse cependant à désirer : l'orchestre traîne quand le piano s’efforce de le tirer vers l'avant. Mais peu importe finalement si l'orchestre n’est pas à la hauteur des grandes phalanges, Argerich ne se formalise pas. Elle n'est pas une esthète du son lisse ; l'important pour elle est de jouer, de donner, de partager. Et quoi de mieux pour cela que de se tourner vers la jeunesse, qui plus est une jeunesse pour qui la musique est synonyme de partage, de joie et de promesse ? C'est cela précisément qui rapproche la pianiste de Ricardo Castro et des musiciens de Neojiba.

Argerich sait allier avec un art remarquable la fougue à la poésie, l’impétuosité à la délicatesse, et fait preuve d’une grande souplesse dans la conduite des atmosphères. Elle joue les phrases lentes avec une rare beauté pleine de retenue et un dosage savant des voix. Les obstacles dont elle se joue dans les octaves et les passages virtuoses est incroyable, d’autant plus que son jeu dégage une spontanéité et une apparente facilité. Dans son effort à pousser l'orchestre, des accents impromptus et des élans désinvoltes jaillissent, qui ne viennent pas pour autant perturber la continuité des intentions.

La seconde partie du concert nous fait voyager des Etats-Unis au Brésil, en passant par le Mexique. L’orchestre est maintenant dans son élément et c’est là que nous sont révélées ses véritables qualités musicales. Dès l’Ouverture cubaine qui donne le ton, le tam-tam commence à danser, la trompette à grésiller, la clarinette à jouer de la souplesse de ses hanches... On est transporté dans un univers métissé foisonnant de couleurs, non loin de Hollywood. De la course-poursuite d’Alberta festiva à l’ardeur de Sensemaya, les œuvres de Garneri et Revueltas regorgent de fougue et d’énergie. C’est l’ouverture de West Side Story qui marquera le plus les esprits avec son dynamisme irrésistible. Sur les cris de « Mambo ! », les musiciens se lèvent et on assiste à une véritable chorégraphie des instruments, où les trombones brassent l’air et les violoncelles font des girations. Par l’excellence du pupitre des cuivres, l’esprit du big band n’est pas loin. Une mention particulière mérite d’être adressée aux percussionnistes, qui incarnent à eux seuls tout l’aspect festif de ce répertoire. Le chef Ricardo Castro, qui fait preuve lui aussi d’une générosité remarquable, s’efface pour laisser les musiciens jouer sans chef la Danzon n° 2, foisonnante de rythmes chaloupés.

Le concert, malgré les faiblesses de l’orchestre dans la première partie, se terminera dans la liesse générale, quelques spectateurs téméraires se mettant même à danser dans la Philharmonie.

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