Christopher Alden crée une mise en scène originale de Norma, opéra romantique majeur du XIXe siècle et icône du répertoire lyrique. Sous la direction de John Fiore, l’Orchestre National de Bordeaux interprète cette œuvre emblématique de Bellini. Norma est connue pour sa célèbre invocation à la lune Casta diva, interprétée par les plus talentueuses chanteuses (notamment Maria Callas, Joan Sutherland). La chanteuse d’origine sud-africaine Elza van den Heever s’attaque après elles, et pour la première fois, à l’un des rôles les plus difficiles du répertoire italien pour soprano.

Elza van den Heever (Norma) © Guillaume Bonnaud
Elza van den Heever (Norma)
© Guillaume Bonnaud

L’intrigue de Norma se fonde sur la fidélité à sa patrie dans ses rites sacrés et ses origines, pour laquelle l’héroïne parjure va décider de mourir. Dans la Gaule occupée par les Romains, la prêtresse Norma a secrètement épousé le Proconsul romain Pollione et a eu deux enfants de lui. Cela fait d’elle une traîtresse pour sa patrie car elle a violé ses vœux sacrés et offensé son dieu. Pollione n’éprouve plus de sentiments pour Norma mais est éperdument amoureux d’Adalgisa, une jeune prêtresse gauloise amie de Norma. Desespérée, Norma tente de le faire renoncer à Adalgisa mais celui-ci préfère mourir. Norma avoue sa faute aux siens et est condamnée, comme Pollione, au bûcher.

Le génie de la mise en scène de Christopher Alden réside dans le tronc d’arbre totémique qui définit l’espace et lui confère un caractère religieux. Soutenu par un système de cordes qui permettent de le soulever et de le placer différemment sur la scène, il est l’élément central et sacré. Sculpté de symboles mystiques, il incarne Irminsul. Maintes fois évoqué par Oroveso, druide et père de Norma, il s’agit de l’arbre dédié à une divinité saxonne de la guerre. Le metteur en scène a d’ailleurs choisi de transporter l’action vers l’époque de la composition (au début du XIXe siècle) et dans un cadre rural rappelant le nord de l’Angleterre ou du Pays de Galles. Le culte des druides était en effet pratiqué par certaines communautés de ces régions.

Elza van den Heever (Norma) © Guillaume Bonnaud
Elza van den Heever (Norma)
© Guillaume Bonnaud

Cependant, le choix des costumes a été plus moderne, de façon à ne pas introduire une trop grande distance avec le public d’aujourd’hui : les personnages ne sont pas montrés vêtus de péplums, mais d’habits plus classiques et contemporains. Les costumes de Sue Wilmington et les décors de Charles Edwards se fondent entre eux et avec le décor principal qu’est le tronc sacré. Les teintes sombres marron et grises s’allient naturellement avec la couleur du bois. La robe de Norma est faite de dessins religieux : les différents symboles d’Irminsul y sont représentés. Cette mise en scène est sublimée par le jeu de lumières orchestré par Adam Silverman. Un éclat mystérieux empreint constamment la scène et semble provenir de la Lune.

La soprano Elza van den Heever s’est préparée sept ans au rôle de Norma, elle déclare que toute sa carrière aura contribué à la préparer à ce rôle. D’une exigence technique prodigieuse, il requiert en plus une forte présence dramatique. La virtuosité d’Elza van den Heever est à couper le souffle sur toute la durée de l’œuvre, qui lui demande une endurance sans faille. Sa voix colorature dans les aigus et la maturité de ses graves sont saisissantes. Sans compter que son personnage de prêtresse parjure oscille entre des passions contraires (l’amour, la trahison, la colère…) qui exacerbent sa charge émotionnelle. L’une des difficultés du rôle de Norma est donc la maîtrise des nuances et des contrastes, entre une Norma déchaînée par la colère vengeresse et une Norma qui évoque son amour ou qui accomplit les rites.

L’invocation à la lune Casta diva est, comme on pouvait s’y attendre, l’un des moments forts de cette représentation. Elza van den Heever est impressionnante par sa virtuosité maîtrisée et fait retenir son souffle au public. C’est là l’expression parfaite du bel canto, la technique vocale mêlant des vocalises et des ornements de grande virtuosité à une tessiture très ample. L’émotion est à son comble également lors des duos entre Norma et Adalgisa (interprétée par la mezzo-soprano Jennifer Holloway). Les passions contrariées des deux femmes qui aiment coupablement le même Romain, Pollione, se traduisent dans un duo d’émotions à la tension dramatique inouïe. On assiste également aux superbes interprétations du ténor Andrea Caré (Pollione) et du chanteur basse James Creswell (Oroveso).

L’exceptionnelle performance d’Elza van den Heever et la remarquable mise en scène de Christopher Alden soulèvent un tonnerre d’applaudissements, en particulier pour l’interprète de Norma. La scène finale du tronc totémique en flammes, bûcher de Norma et Pollione, reste gravée dans les esprits et symbolise cette mise en scène magistrale. Le célébrissime opéra a encore de belles heures devant lui. 

© Guillaume Bonnaud
© Guillaume Bonnaud