S’il fallait choisir parmi toutes les belles idées de mise en scène de ce très réussi Oedipus Rex, on s’accorderait sans doute sur celle-ci : la primauté incontestée de l’esthétique et des intentions de Stravinski, musicalement mais également littérairement parlant, sur toute autre possibilité d’interprétation de l’œuvre ou de déplacement malveillant du propos.

Peter Sellars © Antandrus - Wikimedia commons
Peter Sellars
© Antandrus - Wikimedia commons
Aussi cherche-t-on ici à se débarrasser du texte un peu daté et ampoulé de Cocteau, auteur tenu pour doué mais mondain par Stravinski, qui lui préférait de toute évidence le verbe gidien : sa collaboration avec Gide sur Perséphone, quoique houleuse, ira plus de soi. On sait surtout que, davantage que le livret que Stravinsky fera traduire dans un étrange latin, c’est le mythe et le théâtre antiques qui intéressaient le compositeur, d’où la place centrale du chœur à la fois dans le dispositif narratif et la trame musicale. Derrière l’admirable travail de précision et de cohésion de Folke Alin avec le Chœur Orphei Drängar, ainsi que, par la suite, les Gustaf Sjökvist Choir et Sofia Vokalensemble, on retrouve la volonté de Peter Sellars de dire le texte sous forme d’une très libre langue des signes. Lourde de sens, puisqu’elle ne se contente pas d’accompagner par le geste les lignes de voix, mais accentue également l’étrangeté d’un latin à la fois familier et hermétique, cette chorégraphie s’inscrit par ailleurs dans une bienvenue démarche de dépouillement. Tout, des costumes épurés de Dunya Ramicova et Helene Siebrits aux sculptures d’Elias Sime à la tribalité intemporelle, dans la dure blancheur des décors, s’associe à la démarche alors ambitieuse de Stravinski, qui souhaitait créer une œuvre à la fois nouvelle et éternelle, accessible et exigeante.

Aux commandes du Philharmonia Orchestra de Londres, le tout aussi exigeant Esa-Pekka Salonen effectue un travail remarquable, à l’affût de toutes les couleurs et subtilités d’écriture : les différentes interventions des solistes, de la verdienne Jocaste de Violeta Urmana au plus versatile Œdipe de Joseph Kaiser – les rôles plus brefs de Créon, Tirésias et du Messager échouant au formidable Sir Willard White –, s’enchaînent sans jamais se ressembler, dardées d’éclairs choraux et instrumentaux de sauvagerie. Le tout dans une élégance et une fluidité rares.

Adjoindre la Symphonie de Psaumes, composée peu après l’Oedipus Rex – à Nice, nous rappellera un ému Bernard Foccroulle en ouverture du spectacle – et des extraits de l’Œdipe Roi de Sophocle au bref opéra-oratorio d’origine semblait aller de soi. Mais c’est surtout le resserrement l’intrigue sur Antigone – solide Pauline Cheviller –, devenue ici narratrice impuissante face aux évènements, mais également métaphore de l’héritage éternel du mythe, qui met le mieux en actes les aspirations spirituelles et métaphysiques de Stravinski. La question de la filiation, et celle, adjacente, du pardon, étant tout aussi présentes dans les psaumes invoqués, entorse de taille à la nature même de la symphonie. Déplacés et anachroniques, le mysticisme et la gravité de Stravinski en pleines années folles, invoquent notamment la fugue tout en rejetant la tradition romantique. Démarche qu’on ne saurait lire uniquement à la lumière d’une religiosité nouvelle et d’un désir évident de retour aux origines : la musique, elle, déploie une expressivité et des possibilités de langage inédits. C’est à la fois sur cette ouverture et sur le doute, manifestes, davantage que sur le pendant religieux et « néo », que s’appuie Peter Sellars pour conclure ce double opus sur une note d’espoir puisée chez Cocteau, et peu compatible avec l’essence tragique du mythe. Comme pour résoudre en d’autres termes l’enquête policière originaire que demeure l’Œdipe Roi, ou du moins y amener Stravinski, en toute bienveillance.