Les spectateurs quittent l’opéra de Lyon avec des sentiments mitigés : ravis d’une interprétation musicale fine de Debussy, mais frustrés d’une mise en scène qui, si elle ne va pas tout à fait contre le sens global du livret, refuse obstinément de se mettre au service du texte.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Les couleurs produites par l’orchestre de Kazushi Ono sont belles et chatoyantes. Hélène Guilmette, en Mélisande, est très convaincante, capable d’exprimer l’insouciance voluptueuse tout aussi bien que le glaçant désespoir, grâce à son timbre homogène et flexible. Vincent Le Texier est un Golaud terriblement crédible, expressif, vocalement autant que scéniquement, Arkel est campé par une basse (Jérôme Varnier) dont l’expérience est capable de creuser autant le rôle du souverain que la fragilité du vieillard. Le timbre mezzo de Sylvie Brunet-Grupposo (Geneviève) est très large, mais sa tessiture est plus fondue et riche dans ses beaux et puissants aigus que dans les graves. Cléobule Perrot (Yniold) interprète à la perfection et de façon très touchante le rôle de l’enfant qui n’a pas envie d’être exploité en espion. Quant à lui, le ténor de Bernard Richter (Pelléas) est très naturel, séducteur, et sa vague mais plaisante ressemblance avec Nikolaj Coster-Waldau va très bien avec ce rôle du chevalier aux prises avec la fatalité.

Mais la mise en scène n'est pas au niveau de la musique et même la dessert. La fontaine, au bord de laquelle Golaud trouve Mélisande, n’existera que dans l’imaginaire du spectateur, grâce au texte. À sa place, une grosse voiture bleu-vert, qui, récurrente, donnera à Pelléas et Mélisande par moments des allures d’un road movie glauque. Sur une scène déserte par ailleurs à l’ouverture, la forêt se dessine uniquement sur un gigantesque écran, banal gadget scénique durant toute la représentation, qui n’apporte aucun réel surplus : il figure les décors, donne accès à un rêve érotique de Mélisande, dédouble l’action scénique par des changements de perspective ou des gros plans.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Qu’Honoré creuse l’aspect désespérant du livret, rien à redire à cela : nous sommes en effet dans le monde après la Chute, où toute grandeur est perdue. « Pas de respiration pour nous, d’ultime espoir ou d’illusion », comme le dit la Lettre aux chanteurs du metteur en scène, soit. Mais déconstruire la cohérence à ce point est un choix qu’on a le droit de contester. Arkel, durant son énigmatique maladie atteint de Parkinson, d’accord, si on veut. Doit-il pour autant, une fois guéri, perdre la dignité du roi d’Allemonde pour tourner pédophile (Yniold est protégé de justesse par Mélisande), interprétation qu’on peut difficilement légitimer par le livret. La perte de repères de Mélisande s’exprime dans ses changements de costume et de perruque à chaque acte, les décors, renforçant l’aspect claustral par des hauts murs, se situent quelque part entre la Grèce et des hangars ou garages de plage normande.

Une trouvaille cependant donne lieu à un tableau intéressant, l’idée de la démultiplication d’Yniold dans les scènes de jalousie de Golaud, par un jeu sur la construction géométrique de l’espace. Mais pourquoi le costume de Geneviève est-il japonisant, comme sa coiffure ? Pourquoi l’enfant de Mélisande, qu’elle découvre en se relevant de sa maladie, est déjà une assez grande fille ? Rien ne fait sens, tout est incohérent : si c’est ça, l’effet voulu, c’est réussi, mais la recherche désespérée et vaine d’une construction minimale de sens laisse le public plus épuisé que les personnages au bout de presque quatre heures de spectacle, ralenti par les changements de décor. Il y a d’ailleurs des spectateurs, en nombre, qui ne tiennent pas ce temps, et je n’ai jamais entendu autant de bavardage en pleine représentation : il y a de l’exaspération dans le public, ce soir, et les scènes d’amour sur la voiture n’y changent pas grand chose.

Musicalement, ce Pelléas et Mélisande tire donc bien son épingle du jeu, mais les choix de mise en scène ont pu affecter le plaisir d’écoute de plus d’un spectateur.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez
**111