Lorsque l’on parle des trois grands « B », on évoque classiquement Bach, Beethoven et Brahms. Mais ce soir-là, l’Orchestre National de France proposait à son public une variante décalée dans le temps de cette association mythique, en programmant Beethoven et Brahms mais aussi Bartók. Au pupitre, le chef allemand David Afkham, né il y a 31 ans à Fribourg d’une mère allemande musicienne et d’un père médecin d’origine iranienne et dont un frère est altiste à Berlin. D’abord chef assistant au London Symphony Orchestra puis à l’Orchestre des jeunes Gustav Mahler, également boursier de la Fondation Bernard Haitink, il a déjà dirigé les plus grands orchestres. Il prendra à la rentrée prochaine la direction musicale de l’Orchestre National d’Espagne.

Viktoria Mullova © Alessandro Marcofulli
Viktoria Mullova
© Alessandro Marcofulli

Ce concert dans un auditorium de Radio France incomplètement rempli, ce qui est malheureusement une habitude depuis sa réouverture, débutait par l’ouverture de Coriolan de Beethoven. Sept à huit minutes d’une musique âpre, intense et si typique du Beethoven de la maturité. Construite en miroir, cette magnifique pièce au début fracassant voit progressivement monter la tension qui devient maximale au moment de la rencontre de ses différents thèmes avant que la musique ne s’apaise à la mort du héros. Belle interprétation très lisible et claire mais sans doute un peu trop distanciée d’un Orchestre National de France qui sonne propre mais sans passion ni vrai caractère. On est donc ici à des années-lumière des lectures acérées et tendues de Wilhelm Furtwängler, Leonard Bernstein ou Carlos Kleiber.

En seconde partie, ces mêmes interprètes nous offraient un Concerto pour violon de Brahms somme toute lui aussi plutôt décevant et ne parvenant pas à vraiment intéresser. Pourtant la soliste n’était pas une débutante puisqu’il s’agissait de Viktoria Mullova. Mais cette dernière peinait à trouver ses marques au début de l’œuvre avec de sérieux problèmes d’intonation qui, fort heureusement disparaissaient par la suite. Il n’empêche, son interprétation même parfaitement en place, n’arrivait pas à convaincre réellement. Même constat en ce qui concerne l’Orchestre National de France sonnant assez bien mais là encore sans vrai caractère et manquant de l’assise grave consubstantielle à cette musique. L’Adagio était plus réussi, notamment grâce à un magnifique solo de hautbois de Nora Cismondi et de belles interventions des autres bois, notamment de la clarinette de Patrick Messina. Le final, mené dans un tempo juste et avec une belle énergie par David Afkham, nous réconciliait avec les interprètes car il traduisait, enfin, un vrai et audible engagement collectif.

Et ce bel élan collectif allait perdurer et heureusement s’accentuer dans le magnifique Concerto pour orchestre de Bartók donné en seconde partie. Les cinq mouvements de ce chef-d’œuvre absolu se déroulaient enfin sans aucun ennui pour l’auditeur. Le premier mouvement sombre mais plein d’espoir, la danse aérienne virevoltante du second, l’étonnant troisième mouvement qui fait d’abord penser à Debussy avant de sonner typiquement bartokien, le quatrième qui cite Chostakovitch et Lehár (un mélange qu’il fallait oser !) et le cinquième, acmé jubilatoire et allant, s’enchaînaient avec un total naturel. Tous les interprètes étaient successivement sollicités avec succès par la direction à la fois précise et inspirée de David Afkham et on se délectait d’entendre aussi bien dans cette salle, les harpes à la partie peu banale, comme le gong ou le tuba. Quant à l’engagement de l’orchestre, il était de plus en plus palpable et au rendez-vous.

On l’aura compris, ce concert intéressant fut aussi un peu frustrant et il est peu probable que ce seul, quoique magnifique, Concerto pour orchestre de Bartók suffise à laisser une trace durable dans l’esprit de l’auditeur. David Afkham est apparu comme un chef de talent mais qui semblait avoir des difficultés à mobiliser l’orchestre en première partie.