C’est un décor onirique qui se déploie dans la vallée de la Sarine, et l’église romane de Rougemont en fait partie. Si son intimité fait d’elle le lieu idéal pour les soirées de musique de chambre des Sommets Musicaux de Gstaad, ses fresques d’ornements rouges portent l’imaginaire à des divagations féériques, concordant avec le programme de la soirée, dont les Märchenerzählungen et Märchenbilder de Robert Schumann, sublimés par la clarinette câline de Paul Meyer, le piano perlant de David Fray et l’alto articulé de Gérard Caussé.

© Miguel Bueno
© Miguel Bueno

La Sonate en trio n° 5 en do majeur (BWV 529), originellement pour orgue, lance la soirée dans son adaptation pour duo d’alto et de piano. L’interprétation de David Fray et son exécution aussi pointilleuse qu’animée font penser au toucher de Glenn Gould dans ses premières Variations Goldberg. C’est le Largo qui est le mouvement le plus touchant, sensible lamentation où sont saisis chaleur et lyrisme.

Dans les Märchenerzählungen, on a l’impression, en dépit du contexte folklorique du Nord, que la clarinette s’est transformée en Orphée. Le jeu de Paul Meyer est incroyable, c’est du beurre. Il joue les yeux fermés, s’adaptant aux propositions de Gérard Caussé par l’oreille seule. Quand il se réveille de son propre chant, c’est pour regarder son partenaire à l’alto, qui, de son côté, se penche vers lui : une très belle image de musique de chambre, avec, à l’arrière-plan, David Fray qui entoure de toute son attention les deux solistes. Son toucher a beaucoup changé par rapport à Bach : après les sonorités ouatées, c’est maintenant la clarté des accords qui frappe. Le deuxième mouvement, encore vif (Lebhaft), fait soudainement apparaître une danse délicate, puis une course de lutin. Du baume, dans un tempo lent ensuite : l’homophonie de l’alto et de la clarinette apporte un doux réconfort, chaud et rassurant : pas étonnant que ce soit ce très beau moment qui sera réitéré comme bis, témoignage d’amitié et de passion musicales. Dans une intéressante tension entre la gaîté vive et la mélancolie s’achèvent ces contes de fée, mais ce n’est que pour faire mieux éclore des images par la suite.

Plus que Bach, les Märchenbilder pour alto et piano (op. 113) semblent être le répertoire de Gérard Caussé ce soir : le premier des quatre mouvements est inspiré, dans ses grands legato et la recherche de la sonorité. Dans la chevauchée du deuxième, le soliste lâche la bride de sa monture, se préoccupant davantage de sa vélocité, comme encore dans le presto (Rasch) du troisième mouvement. David Fray, magnifique accompagnateur, soigne le ralenti en se calant parfaitement sur les pizzicati de l’alto. « Lent, à l’expression mélancolique » (Langsam mit melancholischem Ausdruck), le dernier tableau féerique est une délicieuse berceuse dans les graves, dans laquelle la tendresse chantante de l’alto est mise en valeur par les arpèges qu’émet sotto voce le clavier.

Mozart dégage encore d’autres couleurs dans le Trio « des quilles » pour piano, clarinette et alto en mi bémol majeur (KV 498). Comme si la délicatesse de Paul Meyer et le toucher de David Fray n’avaient pas déjà fait suffisamment de merveilles, l’Andante en est une nouvelle preuve. Dans le menuet, le piano égrène lui-même ses perles, tout en se faisant orfèvre des autres. Joailler, David Fray monte les pierres que lui proposent ses compagnons, le son améthyste passionné aux harmoniques un peu rebelles de Gérard Caussé et le quartz légèrement laiteux ou fumé de Paul Meyer, une limpidité et une douceur qui ont pourtant du caractère. Quelle fin de concert suave nous donne encore l’Allegretto-Rondo, dans lequel la clarinette expose sa légèreté sereine et planante, et où la partition accorde également à David Fray un espace privilégié d’expression soliste. Magiques et merveilleux, ses doigts balaient le clavier, paraissant à peine faire pression sur les touches.