C’est avec la Pologne que le Finlandais Tarmo Peltokoski fait son retour sur la scène toulousaine après cinq mois d’absence pour raisons de santé. On ne doutait pas que le Premier Concerto pour piano de Chopin remplirait la Halle aux grains ; il était plus osé de programmer Penderecki et Lutosławski. Or, si la soirée fera date, ce sera bien pour la Troisième Symphonie du dernier. Le programme de salle nous indique qu’elle est la symphonie préférée du chef pour tout le XXe siècle, ce qu’il prouvera en brandissant la partition à la fin du concert (voire en la secouant avec force et conviction), mais surtout en montrant une autorité impressionnante sur l’Orchestre National du Capitole de Toulouse.

Tarmo Peltokoski fait son retour dans la Halle aux grains © Romain Alcaraz
Tarmo Peltokoski fait son retour dans la Halle aux grains
© Romain Alcaraz
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C’est une œuvre qu’il faut savoir diriger très activement, pour donner des points de repère aux musiciens dans la densité de l’écriture, et ne plus du tout diriger, dans les moments où l’« aléatoire contrôlé » prend le pas. Cette alliance entre conduite implacable et liberté totale, Peltokoski l’incarne, montrant par ses regards aux pupitres qui se lancent l’entière confiance qu’il leur fait. C’est donc un foisonnement qui nous saisit, entre les occurrences de quatre accords que le compositeur martèle comme une injonction. Tentatives, interruptions, redémarrages, l’orchestre est dans une forme de veille permanente, à vif, il joue le jeu. Et puis la musique finit par se mettre en mouvement, en nous donnant parfois des repères (ici une entrée fugato, là une montée presque chromatique) pour aboutir dans une poussée vivante à un climax final atomisant.

La soirée s’ouvrait par une autre œuvre du siècle dernier, le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki. Ici pas d’harmonie, pas de mélodie, ni même de notes de musique ou de portées sur la partition. Mais des repères en secondes : 8’37 était d'ailleurs le premier nom de l’œuvre. Le chef finlandais les ignore au profit d’une gestuelle, sans baguette, à la fois chirurgicale et souple. Le thrène, cette lamentation funèbre, l'auditeur la sent dans son cœur. Chacun peut imaginer ce qu’il veut, avions en piqué ou plaine arasée, peu importe, l’émotion est là, portée par un orchestre vibrant.

Mao Fujita, Tarmo Peltokoski et l'ONCT © Romain Alcaraz
Mao Fujita, Tarmo Peltokoski et l'ONCT
© Romain Alcaraz

Entre les deux, le concerto de Chopin. En guest star, Mao Fujita, mais pas tout de suite ! C’est d’abord la longue séquence orchestrale. Qui ne sera pas « décorative », qu’on se le dise : Peltokoski impose la phrase introductive. L’orchestre est actif, dynamique, le phrasé appuyé. Le pupitre des bois est accordé à l’ensemble, il contribue à donner une sonorité est chaleureuse et ronde. Pendant tout ce temps, Fujita caresse le clavier, comme pour l’apprivoiser avant enfin de lancer sa première attaque. Attaque ? En dépit du fortissimo écrit, on ne ressent que douceur. Dès que les arpèges cessent, le chant est fin et subtil, poétique, presque toujours mezza voce. Parfois, avec Peltokoski, ils vont chercher des nuances pianissimo qui surprennent. Par opposition, quand les octaves les réclament, les poignets répondent présent ; cette attitude de douceur est bien un choix.

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Le joyeux tourbillon de la danse du finale confirme cette impression : la palette de nuances est admirable, mais la pulsation est trop souvent allégée pour porter pleinement l’élan du concerto. Tout est délicat, ciselé, presque impalpable. Mais Chopin réclame aussi du poids, de l’appui, une danse qui s’ancre dans le sol. Entretemps, Fujita aura fait le choix d'une très grande liberté dans la « Romanze » centrale, poussant le rubato jusqu’à la fantaisie, presque jusqu’à l’évanescence. Décidément, ce soir, on aura eu la sensation de se trouver devant la figure d'un Chopin de Nohant, épuisé par la maladie, plus que devant le jeune Polonais fringant qui a composé le concerto avant son exil.

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