Avant même que la musique ne commence, l'émotion était palpable sur les visages. Le souvenir de l'attentat parisien perpétré contre le journal satirique la veille de ce jeudi 08 janvier 2015 résonnait encore dans les mémoires, et le temps était au recueillement. À l'initiative des musiciens de l'orchestre, qui pour le symbole avaient chacun décidé de brandir un crayon, une minute de silence allait ouvrir cette soirée à l'atmosphère si particulière, empreinte à la fois d'abasourdissement et de dignité. Il était donc difficile pour les musiciens, dans un climat chargé d'émotions extra-musicales, de mener à bien ce premier concert de l'année.

Kolja Blacher © Bernd Buehmann
Kolja Blacher
© Bernd Buehmann

L’Allemagne est au programme avec des œuvres de Wagner et de Richard Strauss, ainsi que le Concerto en  majeur pour violon de Brahms, qui par sa monumentalité orchestrale et sa longueur caractéristique - près de quarante minutes – constitue à lui seul le cœur de la soirée. Le jeune chef espagnol Pedro Halffter est à la baguette, fort de son expérience à la tête du Real Orquesta Sinfonica de Séville ; il sera ensuite rejoint par le violoniste allemand Kolja Blacher au moment du concerto.

Rien de plus prenant, comme entrée en matière, que le Prélude de l'acte III de Lohengrin de Wagner, composé d'après un extrait du Parzifal de Wolfram von Eschenbach que Wagner avait lu à la fin des années 1840. Avec son énergie tonitruante et son irrésistible allant, l’œuvre retentit dans la salle silencieuse comme un appel à la révolte : le motif principal, joué par les cuivres à l'unisson, domine les cordes de sa masse sonore gonflée par la certitude du renouveau. Directement plongé dans le vif du sujet, l'orchestre surprend par sa ferveur immédiate, communicative, et réussit à nous faire apprécier les accents parfois grandiloquents de cette musique.

A contrario, pour ce qui est du Concerto pour violon de Brahms, c'est à une interprétation toute en retenue que s'est livré Kolja Blacher, avec dans le style une belle forme d'assurance. Véritable pilier du répertoire, ce concerto d'une richesse incontestable reste depuis sa création en 1879 particulièrement redouté pour sa difficulté technique, difficulté que Brahms revendiquait pleinement en déclarant avoir voulu écrire une œuvre « où se trouvent accumulées les prouesses de virtuosité traditionnelles ». Dans l'Allegro non troppo du premier mouvement, deux thèmes contrastants jaillissent par endroits, entrecoupés de développements dramatiques qui mettent en valeur la profondeur romantique du style brahmsien. Alors qu'il est de coutume d'attaquer ce mouvement dans un grand déploiement d'énergie, Kolja Blacher semble plutôt économiser ses efforts, vraisemblablement conscient du chemin qu'il lui reste à parcourir.

Car l’œuvre est encore longue : à la coda finale, brillamment enlevée par le soliste, succède un Adagio dont l'humeur tendre et rêveuse vient à point nommé apaiser la fougue expressive du premier mouvement. Comme à son habitude, Kolja Blacher, les pieds solidement ancrés dans le sol, très juste, très droit, nous livre ici une interprétation quasi parfaite, sans pour autant faire montre d'une passion débordante. Aussi nous faudra-t-il attendre l'Allegro giocoso du dernier mouvement, composé sur le modèle d'une mélodie tzigane, pour que le violoniste consente à se laisser emporter par l'élan de cette danse aux rythmes endiablés, répétés à l'envi par le compositeur allemand qui signe là une de ses pages les plus majestueuses.

Dans la droite ligne de Brahms, le programme de la soirée nous réservait encore deux belles œuvres symphoniques, toutes deux chargées d'une ampleur révolutionnaire : dans un premier temps le poème symphonique de Richard Strauss intitulé Don Juan, et dans un deuxième temps, la célèbre Ouverture et Bacchanale de Tannhäuser qui contribua à élever Richard Wagner au rang de génie auprès de l'intelligentsia européenne. Dans ces deux œuvres aux sonorités cuivrées, riches en contrastes extrêmes, Pedro Halffter emmène l'orchestre vers sa pleine maturité. Tandis que le Don Juan de Strauss laisse place à la romance et aux couleurs en demi-teinte au milieu de ses élans passionnés, l'Ouverture et Bacchanale de Tannhäuser ne laisse aucune ambiguïté quant à la sensation d'irrépressible ivresse qu'elle procure.

C'est donc avec un professionnalisme et une dignité émouvante que les musiciens de l'OPS ainsi que leur chef invité se sont acquittés de la tâche ardue de jouer dans ces circonstances de deuil national.