Au vu de l’affluence du public et de la moyenne d’âge plus basse que d’ordinaire à la Philharmonie, Maurice Ravel a une certaine popularité auprès des jeunes. A moins que ce ne soit le côté hispanique du concert, incarné par le mentor des chefs d’orchestre espagnols Josep Pons, aux côtés du pianiste Javier Perianes, ou peut-être encore l’attrait de la chanteuse flamenco Maria Toledo qui tient le rôle de mezzo dans l’amour sorcier de Manuel de Falla. Toutes ces raisons en sont des bonnes, assurément, et on aurait tort de vouloir les séparer, car la parenté entre musique française et la musique espagnole n’est pas un fantasme, un certain esprit commun les irrigue plutôt, fait de rutilance du détail et de précision des articulations.

Josep Pons © Igor Cortadellas
Josep Pons
© Igor Cortadellas

Alborada del Gracioso de Ravel, littéralement « l’Aubade du fou », pièce la plus hispanisante de Ravel, témoigne chez lui d’une rare capacité d’assimilation et de dépassement. Car que ce soit dans la Valse ou dans l’Alborada, Ravel ne sacrifie jamais son langage aux clichés, il s’approprie au contraire l’essence du folklore et en fait un prétexte pour enrichir son langage musical, un peu à l’instar d’un Enesco. Précise, la direction de Josep Pons l’est assurément, à la tête de l’Orchestre de Paris. Le tempo serré ne laisse ici pas de place à l’à-peu-près, et la précision rythmique est là, implacable. Les accents sont nets, efficaces, et si le chef ne ménage pas les effets, il n’est pas de ceux qui se vautrent délibérément dans la débauche. Il sait souligner sans enfoncer le clou, en alchimiste des dosages orchestraux qui ne dépasse jamais la limite du trop. La finesse de la musique française et la rutilance de la musique espagnole sont réunies dans un festival de timbres et de couleurs étincelantes. Chaque pupitre est mis à rude contribution, et l’indolence du basson dans la partie centrale est une torpeur trompeuse, qui couve l’explosion finale en feu d’artifice.

Javier Perianes © Marco Borggreve
Javier Perianes
© Marco Borggreve

Après l’exubérance de l’Alborada vient le concerto en sol, de quinze ans postérieur. Aux accents paysans autant que jazzeux, basques diront certains, le premier mouvement débute sur un long frétillement électrique, qui précède un thème langoureux. Javier Perianes arrive à faire coïncider cette langueur avec un frémissement interne du son, et ce qui frappe d’abord à l’écouter, c’est sa capacité à instaurer d’emblée une intimité, à créer son monde et à nous y immerger. La gestuelle est très souple, avec des gestes accompagnés dans la détente au-delà du clavier. Mais Javier Perianes est un pianiste du mouvement plus qu’un pianiste du son dans sa dimension organique, c'est-à-dire que sous ses doigts la musique se fait élan, processus en constant devenir, mais peine à s’incarner. Il en résulte une coloration particulière, une sorte d’aurore aux teintes changeantes, qui fonctionne dans Ravel, mais que l’on imagine mal dans Rachmaninov par exemple. Le tempo rapide donne une dynamique irrésistible, néanmoins le pianiste peine à faire ressortir avec clarté les notes répétées dans le grave du thème martial. Mentionnons la harpiste solo de l’orchestre de Paris, qui subjugue dans son solo. L’Adagio est quant à lui remarquable de sobriété, et le pianiste crée une extraordinaire atmosphère d’intimité, comme une mise à nu que vient renforcer le magnifique solo de cor anglais. La montée de la tension est particulièrement bien réalisée dans la course effrénée du Presto.

Comme l’Alborada, le Tombeau de Couperin est à l’origine une pièce pour piano, et sa transposition à l’orchestre est la preuve du génie orchestrateur de Ravel. Josep Pons nous en offre une vision pleine de finesse et d’élégance, avec une belle gestion des climats.

Après Maurice Ravel, Manuel de Falla et son fameux ballet l’Amour sorcier, œuvre haute en couleurs qui nous transporte dans le monde gitan, où le compositeur puise dans l’imaginaire collectif autant que dans la style traditionnel. Maria Toledo, figure majeure de la scène flamenco, nous donne à entendre une voix qui n’est pas d’habitude l’apanage des salles de musique classique, et qui, bien qu’elle peine à rester à la surface par l’orchestre, impressionne par l’intensité de l’émotion qu’elle véhicule. C’est comme si la chanteuse pleurait constamment.