Le paysage du quatuor est en pleine mue. Et à un âge où d’autres donnent, la mèche en bataille et l’oeil hagard, dans la virtuosité la plus belliqueuse, les Arod viennent contester radicalement les usages, remettant en question nos habitudes, nos goûts et les “lois” mêmes de l’interprétation. Lundi dernier, ils étaient en concert au Théâtre des Bouffes du Nord, proposant aux côtés du mi mineur de Mendelssohn et du Rosamunde de Schubert, la création de l’étonnant Quatuor de Benjamin Attahir.

Le Quatuor Arod © Julien Hanck
Le Quatuor Arod
© Julien Hanck

Le Rosamunde, où souffle si paisiblement l’esprit du Lied, n’est pas le plus simple des quatuors de Schubert à construire sur la longueur. Tels les Ebène et les Artemis, les Arod se gardent bien de confiner l’œuvre dans une tiédeur classique ; ils en exaltent tantôt le puissant dramatisme (partie centrale de l’Andante), tantôt les effets de timbre (Allegro moderato). Une discipline de fer règne au sein des tutti. Plutôt que de suivre “chacun pour soi” des phrasés multiples, le modelé du texte est rigoureusement collectif : il semble sourdre d’une seule et même conscience ultra-sensible. Le Menuetto est empoigné et sculpté dans un maniérisme du meilleur aloi, laissant soudain effuser dans le Trio médian des plaintes d’une pureté et d’une pudeur déchirantes. C’est avant les lignes aux arêtes bien nettes du Finale, qui permettent aux musiciens une respiration plus légère, et cette manière de frémir au détour de la phrase. Peut-être qu’à en caractériser aussi assidûment les humeurs, les Arod ont-ils pu perdre un peu de l’élan global qui devrait unifier cette partition, mais c’est péché véniel qui s’effacera avec le temps. Pour l’heure, leur Schubert possède au moins une vertu indiscutable et salutaire : celle du modernisme.

Le Quatuor Arod applaudissant Benjamin Attahir © Julien Hanck
Le Quatuor Arod applaudissant Benjamin Attahir
© Julien Hanck

Belle idée que celle ouvrant le Quatuor de Benjamin Attahir : chaque instrument attaque à tour de rôle, les notes obliquent après un temps de latence, créant des continuums rythmiques à la périodicité complexe. L’attention est sans cesse entretenue par des “événements” - ici c’est le violoncelle et l’alto qui écrasent des quintes, là-bas, ce seront des incises nerveuses, à l’unisson - on a l’impression que Attahir prend l’auditeur par la main. Si le fugato central flatte l’oreille du mélomane, qui s’y retrouve “en terrain connu”, l’oreille se désoriente parfois de l’absence (voulue ?) d’une structure macroscopique évidente.

Jordan Victoria © Julien Hanck
Jordan Victoria
© Julien Hanck
Hormis la qualité puissamment évocatrice de l’écriture, trois singularités d’écriture marquent cette œuvre : son caractère éminemment cyclique, un sens aigu de l’évolution discursive et l’art de mettre en évidence des plans sonores différenciés par leur nature et leur éclairage (et l’usage intelligent de la microtonalité). A ce titre, le Quatuor de Benjamin Attahir apparaît comme la vision ultime d’une architecture tout entière calquée sur le bercement de l’existence moderne : c’est une musique qui avance en permanence, avec ses marottes, ses sollicitations répétées, et ses brefs tunnels de violence.

 

Quant au Quatuor op. 44 n°2 de Mendelssohn qui suit, je ne me souviens pas de l’avoir entendu joué dans un tel murmure frémissant, entrecoupé çà et là d’explosions passionnées. Alors que pouvait encore subsister dans Schubert de légers flottements interstitiels entre les différentes idées musicales, ici, la densité intrinsèque du matériau, traité par blocs solides, est suffisante pour que la juxtaposition suffise à l’équilibre. Les tendances concertantes du premier mouvement profitent à Jordan Victoria, qui fait valoir, dans le rôle du premier violon, une voix d’une noirceur désespérée, que l’on n’aurait pas soupçonnée possible dans un quatuor de l’opus 44.

Alexandre Vu © Julien Hanck
Alexandre Vu
© Julien Hanck
Son voisin Alexandre Vu se drape avec volupté dans sa propre partie, son violon au timbre plus univoque se mariant superbement à la délicatesse inquiète de celui de son partenaire. Le violoncelle de Samy Rachid, affirme aussi une forte présence et un rayonnement étonnant, avec partout cette belle illusion de proximité (les graves viennent vibrer jusque dans nos oreilles). Chez Corentin Apparailly, c’est l’agilité extrême qui impressionne, ainsi que le timbre tantôt corsé, tantôt voilé, dont la tendresse peut s’épandre sans faiblir dans l’Andante. Avec de tels musiciens, le Scherzo prend des allures de fête elfique, poussant les musiciens à l’extrême limite de leurs moyens. C'est avant le bouleversement du Finale, où la vitesse transforme les chromatismes en coloris et certains trémolos en véhémence pure.

 

Corentin Apparailly © Julien Hanck
Corentin Apparailly
© Julien Hanck
Naturellement, les interprétations des Arod posent des questions et suscitent des résistances ; certains s’agaçant qu’avec tant de talent l’on puisse cultiver une vision aussi ostensiblement révolutionnaire (les Arod ont eu des jours peu sereins dans le Diapason de septembre). Pourtant la musique s’est trop de fois inquiétée de l’attiédissement de ses mœurs pour qu’elle puisse tarder plus longtemps à accepter un jeune mais désormais grand quatuor de notre temps, qui nous propose non seulement des qualités individuelles superlatives, mais un système d’interprétation, fort, nouveau et cohérent. En concert comme en disque (une somptueuse parution ERATO), cette lecture, fondamentalement poignante, ne trompera personne : elle est le fruit de musiciens sérieux qui, osant enfin leur ton et leur vision, font paraître soudain leur aînés trop clairs, trop sainement simples.

Samy Rachid © Julien Hanck
Samy Rachid
© Julien Hanck

Un quatuor jeune mais déjà considérable, que tout amateur de musique de chambre doit au moins avoir écouté.

Prochains concerts :

Coulommiers, Théâtre à l’italienne : jeudi 5 octobre
Metz, Arsenal : mercredi 6 décembre
Gerberoy, la Collégiale : dimanche 10 juin