Où, mieux qu’au Louvre, fêter son retour en France ? Tout juste de retour de tournée, le Quatuor Arod invite les spectateurs de l’Auditorium à un autre type de voyage, à travers trois siècles de musique pour quatuor à cordes.

Le Quatuor Arod © Marco Borggreve
Le Quatuor Arod
© Marco Borggreve

Passage obligé de cette « Histoire du Quatuor », Haydn ouvre le concert avec son Quatuor op. 76 n° 4. L’introduction lente du premier mouvement, sans vibrato, met en valeur les forces des quatre musiciens : une justesse collective remarquable, des archets minutieusement réglés qui construisent un son homogène, et un équilibre particulier, soutenu par des basses puissantes (le violoncelle est d’ailleurs face au public, à la place plus souvent occupée par l’alto). La brillance des traits et la vivacité des contrastes (crescendo rapides, vrais pianissimo) taquinent l’auditeur, qui ne cesse d’être surpris. L’« Adagio » va toutefois encore plus loin : à quatre, les musiciens ont un son commun, d’une profondeur et d’une homogénéité vraiment rares. On est moins convaincu par les glissades qui encombrent le discours du premier violon ou par le menuet qui suit, certes rapide et dansant, mais où le choix de l’absence de vibrato devient difficilement défendable ; l’aigu des violons manque alors un peu de grâce et de rondeur. On retiendra donc plutôt un finale élégant, porté par un vrai travail sur le caractère : des premières notes murmurées aux vifs élans des violons, parfaitement synchronisés, la finesse d’écriture et l’humour de Haydn sont délicatement soulignés.

Cette joyeuse espièglerie disparaît avec le Quatuor n° 5 de Bartók. L’unisson qui ouvre l’« Allegro », toujours impeccablement juste, donne le ton : pas de lente progression dynamique cette fois mais plutôt une volonté de faire ressortir des forte brutaux et monolithiques, et ainsi la violence de l’écriture. Si le quatuor obtient de la sorte des atmosphères originales – danse infernale sur les rythmes syncopés du violoncelle, son volontairement saturé –, il peine en revanche à faire ressortir les notes rapides avec précision. Les mouvements lents sont bien plus réussis, avec un son toujours pur et équilibré dans des piano suspendus, la justesse parfaite des quatre instrumentistes faisant ressortir les harmoniques. Les expériences sonores qui s’ensuivent n’en sont que plus surprenantes : ricochets des archets parfaitement synchronisés, pizzicati ou trémolos sont travaillés pour atteindre des couleurs inattendues, comme ces graves rauques que le violoncelliste obtient en jouant sur la touche. Le « Scherzo » et le « Finale », après ces moments de poésie, sont d’une ironie mordante. Les musiciens prennent un plaisir évident à surprendre leur public, avec des enflés incongrus ou des pianissimo soudains, tout en faisant montre d’une virtuosité impressionnante. On a beau regretter parfois la dureté du son, cela ne saurait ternir une interprétation dans l’ensemble très construite.

On savoure de même le son rond et vibrant de la première phrase du Quatuor op. 51 n° 2 de Brahms. Le premier mouvement oscille entre émotion pure, dans les chants parfaitement legato des instruments qui prennent tour à tour la parole avec fluidité, et ruptures brutales qui instillent un climat de rage contenue, entretenu par un vibrato nerveux. Les musiciens font le choix de ne pas rechercher la cohérence d’un son unique mais bien de varier les timbres, tantôt aériens, tantôt franchement acides. S’il ne favorise pas la compréhension globale de l’œuvre, ce travail force l’admiration. Cette même recherche de contrastes s’applique aux caractères des deuxième et troisième mouvements : violon modeste et candide, alto et violoncelle exultants pour l’« Andante moderato », contre sonorités d’orgues solennelles pour le « Quasi minuetto ». Seul le finale apparaît comme construit d’un seul tenant : c’est la brillance et l’impétuosité qui dominent. Mais malgré une grande facilité dans les traits qui semblent tomber naturellement sous les doigts des instruments, la fatigue se fait sentir : la justesse n’est plus aussi parfaite, quelques glissades peu élégantes alourdissent le phrasé et surtout, les attaques, de fougueuses, se font brutales.

Une telle énergie conquiert toutefois le public, qui, enthousiaste, obtient un bis de choix : le Langsamer Satz, de Webern, qui va comme un gant aux quatre musiciens. On retrouve avec plaisir ce son profond et homogène qu’on affectionne, cette netteté des contrastes et ces piano d’une douceur infinie, qualités précieuses qui sont de bon augure pour le Quatuor Arod.

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