Version chambriste des trois mousquetaires, le Quatuor Skride ne réunit pas quatre archets : il s’agit d’un des rares ensembles constitués qui rassemble un trio à cordes frottées et un piano, se consacrant à un répertoire plus restreint mais ô combien passionnant. Si l’Auditorium du Louvre est rempli ce soir jusqu’au dernier fauteuil, c’est sans doute qu’au-delà du programme – Schubert et Brahms encadrent Suk – le groupe ne manque pas d’arguments : tandem de référence dans la sphère germanique et nordique, les sœurs lettones Lauma et Baiba Skride sont accompagnées par Lise Berthaud – altiste réputée qui brille actuellement dans l’intégrale de la musique de chambre de Brahms au sein du Quatuor Strada – et par la violoncelliste hollandaise Harriet Krijgh… récemment choisie pour succéder à l’éternel Eckart Runge au sein de l’excellent Quatuor Artemis.

Le Quatuor Skride : Lauma Skride, Harriet Krijgh, Lise Berthaud et Baiba Skride © Keith Saunders
Le Quatuor Skride : Lauma Skride, Harriet Krijgh, Lise Berthaud et Baiba Skride
© Keith Saunders

Ce casting de luxe ne déçoit pas : dans les premières notes du Quatuor opus 1 de Josef Suk, les trois archets lancent des unissons irréprochables, tant du point de vue de l’intonation que de la texture, les bras droits guidant le phrasé dans un parallélisme parfait. L’image est rare, plus encore dans le Quatuor n° 1 de Brahms qui montrera la même unanimité après l’entracte ; prisée des solistes, cette œuvre fait plus souvent l’objet d’une caractérisation des timbres que d’une véritable fusion.

Ce soir, le trio ne triche pas : pas question de s’appuyer sur la basse pour construire un confortable édifice pyramidal. Harriet Krijgh fournit bien un modèle de violoncelle vigilant, sa sonorité épanouie et son phrasé souple lançant un admirable « Adagio » chez Suk. Mais Baiba Skride, au violon, ne se contente pas de se reposer sur la justesse de sa partenaire : elle lâche des doubles cordes d’une solidité à toute épreuve et son legato est d’une intensité redoutable, son bras droit enchaînant les longueurs sans faiblir. En résulte une pâte sonore d’une consistance étonnante, très dense mais non dénuée de flexibilité. Seuls écueils dans le jeu total de la violoniste : un suraigu parfois douteux et des creux expressifs quand les dynamiques retombent. Au centre, Lise Berthaud joue les caméléons : son alto fait une doublure idéale du violon dans le registre aigu et ses graves malléables dialoguent parfaitement avec le violoncelle. Quant à Laume Skride, elle doit affronter plus d’une fois le trio des archets dans ces pièces au style concertant ; mais son clavier offre par ailleurs la profondeur, le poids nécessaire pour cimenter l’ensemble dans les tutti.

De manière générale, l’ensemble privilégie le souffle lyrique à la précision des micro-articulations. En ouverture de la soirée, l’Adagio et Rondo concertant de Schubert en devient trop épais ; plus solide qu’espiègle dans les traits vifs, le piano échoue à faire rayonner le classicisme clair du rondo. Chez Brahms, l’élocution du détaché paraît parfois noyée sous le flot de notes liées – mais le discours acquiert en contrepartie une remarquable fluidité. Les séquences s’enchaînent sans que le phrasé ne retombe un seul instant ; le lyrisme en devient presque irrespirable dans les pages les plus intenses. Les contrastes de texture sont cependant menés d’une main de maître : dans le premier mouvement, les chorals pianissimo brillent comme des aurores boréales, et l’animato pétillant du troisième mouvement est joliment enlevé, confidentiel mais plein d’esprit. Voilà qui donne d’autant plus de relief aux sommets fortissimo qui suivent, atteints sans efforts apparents ; le retour du thème animato éclate comme une fanfare, avec un panache époustouflant.

Le finale héroïque du Suk avait mis en appétit ; le « Rondo alla zingarese » qui clôt l’œuvre de Brahms – et la soirée – témoigne d’une virtuosité pareillement maîtrisée. La réalisation est presque trop belle pour l’esprit déjanté du mouvement ; les thèmes populaires acquièrent une allure étonnamment aristocratique. Les accents nettement assénés apportent cependant un rebond et une sècheresse bienvenus. La violente accélération finale conclut la soirée dans un élan commun.

Le quatuor réitère l’expérience en bis, reprenant les dernières mesures de Brahms avec la même réussite. Les archets levés, triomphants, achèvent de susciter l'adhésion : les mousquetaires du Quatuor Skride apportent à leur répertoire un panache chambriste qui fait plaisir à voir.

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