Mardi soir, la scène de l’Auditorium a brillé de mille feux : plus encore que les paillettes dans le dos de sa robe (clairement prévues comme un élément du spectacle), la pianiste géorgienne Khatia Buniatishvili a attiré les regards autant que l’écoute du public lyonnais par son interprétation nuancée de Beethoven.

Buniatishvili Khatia © Julia Wesley
Buniatishvili Khatia
© Julia Wesley

Un sotto voce des premiers violons fait démarrer le Concerto pour piano n° 1 en ut majeur (op. 15) dans une douceur ouatée, parfaitement relayée par la pianiste. Étonnant, la diversité de couleurs que Khatia Buniatishvili est capable de produire à partir de ce même instrument : soudain, la main droite prend une teinte très claire et la pianiste se tourne vers l’orchestre, se berçant par ses vagues. Le Royal Philharmonic Orchestra suit avec attention et réactivité tout infléchissement proposé par la pianiste : les ralentissements et pianissimi, les retours au tempo quand perlent les gammes de cet Allegro con brio.

Le largo sera très, très lent, très rubato, un délice dont profite Khatia Buniatishvili autant que ses auditeurs. L’atmosphère, c’est celle d’un salon mondain dans lequel entre une jeune fille, timide encore, mais certaine déjà que tout le monde la suit du regard ; avec la clarinette, un premier prétendant lui fait des avances et la pousse au duo d’amour.  Le troisième mouvement, Rondo : Allegro scherzando, donne de nouvelles preuves que la soliste maîtrise sa technique, l’utilise pour créer l’émulation avec l’orchestre. Charles Dutoit sautille sur sa tribune, la petite harmonie se montre coquette quand la pianiste est cabotine et tout s’apaise, fasciné, lorsque les cadences de piano, tout d’un coup se muent en petites clochettes.

Mais il reste un doute. Cette virtuosité et cette volubilité ont un revers de la médaille qui déconcerte. La soliste si prompte à éblouir, à en imposer, produit un véritable spectacle, séduction qu’elle traduit aussi en gestuelle : les mains passent dans les cheveux coupés au carré presqu’autant que sur les touches, le corps qui ondule, le menton qui se dresse fièrement ou descend par une humilité dont on se sait plus si elle est sincère. Même en fermant les yeux pour éviter que la vue ne parasite l’écoute, on a du mal à saisir où est la vérité du jeu, et personnellement, j’ai besoin de la sentir. Mais le bis congédie cette théâtralité inopportune : le Clair de lune en sera dépouillé, pur, extrêmement lent aussi, chaque note une bulle qui monte du fond du lac à sa surface, moment de grâce délicate.

Charles Dutoit © Chris Lee
Charles Dutoit
© Chris Lee
Introduction à la soirée, l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor d’Otto Nicolai est très séductrice et fait entendre la grande qualité du Royal Philharmonic. Le début romantique fait sentir la chaleur des cordes graves qui se détachent du son filé des premiers violons. Le tutti, précis et puissant, virevolte entre éclairs valsés et marches résolues, les dernières notes sont encore en train de se jouer que déjà Charles Dutoit se tourne vers le public et ses applaudissements, sûr de l’effet produit.

La Neuvième de Dvořák est une très belle, quoique curieuse expérience. Dirigeant sans partition, le chef tente de la marquer de son empreinte originale. Une fois que les cuivres ont trouvé leur sonorité et les bonnes harmoniques qui s’intègrent au tutti, ils ne quittent plus le rôle glorieux qui est le leur dans cette symphonie du Nouveau Monde. Les deux flûtes du premier mouvement, le succulent cor anglais du Largo et de sa cantilène folklorique, la clarinette et le hautbois attestent la qualité des solistes du Royal Philharmonic. Les pupitres brillent par leur homogénéité, comme les contrebasses, s’avançant doucement, tels des chats, sur des pattes veloutées. L’Allegro est décidément con fuoco, mais sa fin me laisse un peu sur ma faim : sculpteur de son partout dans cette scintillante symphonie, Charles Dutoit décide de la terminer en jouant contre l’horizon d’attente du public. L’acmé est atteint dans la furieuse course qui précède la fin proprement dite qui, elle, n’en est plus que l’écho, effet d’éloignement.

La première des Danses hongroises de Brahms clôture cette riche soirée avec une profondeur de son admirable, qui se prolongera encore dans le souvenir des auditeurs.

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