Pour le dernier concert de l’édition 2016 des Chorégies, le mistral avait pris la peine de se déplacer au Théâtre Antique d’Orange obligeant les interprètes à lutter contre des rafales violentes. Les pinces à linge n’y auront rien changé : les partitions et les pupitres se sont livrés à une valse infernale au rythme du vent capricieux de la vallée du Rhône. 

Sonya Yoncheva et Saimir Pirgu © Philippe Gromelle | Orange
Sonya Yoncheva et Saimir Pirgu
© Philippe Gromelle | Orange

Le concert lyrique de ce soir affichait pourtant un programme plutôt alléchant entre une première partie consacrée à l’opéra français et une seconde donnant à entendre certains « tubes » de l’opéra italien. Deux voix se partageaient également l’affiche : la soprano Sonya Yoncheva et le ténor Saimir Pirgu. Force est de constater que les deux chanteurs n’avaient pas vraiment le même calibre vocal et que l’homogénéité du duo s’en est trouvée affectée. Sonya Yoncheva a la puissance requise pour l’immense espace d’Orange. Saimir Pirgu ferait en revanche merveille dans une salle intime. Il est ici malheureusement dominé tant par les rafales que par sa partenaire qui ne lésine pas sur les décibels et sur les aigus finaux à rallonge. 

Autre petite déconvenue : le répertoire abordé. Il n’est pas certain que la musique française soit la plus à même de mettre en valeur ces deux interprètes. L’Opéra français nécessite du texte, une prononciation soignée, un style élégant attentif au sens des mots, un raffinement, un soin dans la nuance, des liaisons et tant d’autres choses. On reste ici sur notre faim car ni Yoncheva (parlant pourtant très bien français) ni Pirgu ne semblent avoir porté le soin escompté en matière de prononciation. Exit les liaisons, les « e » muets et la théâtralité du mot français. L’articulation est ici pâteuse, au mieux phonétique, sans consonne (ou si peu). Les phrases et les mots manquent également parfois de sens. Cet aspect est d’autant plus dommageable que les partitions choisies sont gâtées par leur livret. Le Cid et son « pleurez mes yeux », Werther et le sublime « pourquoi me réveiller », Hérodiade ou Manon méritaient vraiment un travail plus abouti sur le style.

On se console heureusement avec les voix et Yoncheva est ce soir toujours aussi impressionnante par sa puissance souveraine. La rondeur et la générosité de son beau timbre la rendent vocalement attachante. Son « pleurez mes yeux » d’une étonnante gravité est particulièrement poignant. Petit bémol cependant quant aux nuances. Celles-ci pourraient être davantage mises à contribution afin d’éviter une certaine monotonie dans l’interprétation des airs. Monotonie plus perceptible dans la partie en italien. Sa Rondine est superbement en voix mais l’interprétation est peu prenante. « Vissi d’arte » est un brin superficiel et sa Mimi gagnerait à s’enrichir de plus de piani et de simplicité. Yoncheva a en tout cas prouvé ce soir qu’elle est bien le diamant brut du moment. Gageons donc que cet exceptionnel organe vocal et ce timbre si riche et velouté sauront être modelés pour faire passer la diva à un niveau d’émotion supérieur. 

Le ténor Saimir Pirgu est lui moins à son aise dans un lieu trop grand pour sa voix. Conséquence, le ténor albanais force souvent le trait et les aigus sont poussifs voire dangereusement détimbrés. Les airs sont pourtant soignés et plutôt élégants. 

Avec ce vent, l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine accompagne non sans mal les chanteurs ; le chef n’hésitant pas à tenir les partitions et les pupitres des musiciens placés devant lui. L’interprétation globale est convaincante même si, là aussi, plus de raffinement dans la musique française aurait été bienvenu. Mais Paul Daniel pouvait-il faire autrement compte tenu des circonstances climatiques ? Rien n’est moins sûr. L’ouverture du Corsaire de Berlioz est un brin martiale mais assez dynamique rythmiquement. Le prélude de Werther est dominé par l’excellent violon solo qui fait merveille par son jeu fin et délicat. L’ouverture de la Forza del destino est suffisamment héroïque mais l’Intermezzo de Suor Angelica de Puccini est malheureusement plus anecdotique. Avec les chanteurs, l’orchestre se montre d’un précieux soutien et digne de la plus belle écoute. 

La lutte contre les éléments a donc été sans pitié et les interprètes ont fait de leur mieux pour assurer la représentation. Mais comme le disait Jean-Louis Grinda (directeur des Chorégies) sur scène en début de soirée « ce n’est pas la première, ni la dernière fois qu’il y a du vent à Orange ». C’est donc sur ces notes venteuses que s’achevait l’édition 2016 des Chorégies dont les soirées operatiques auront largement tenu leurs promesses. Au programme de l’année prochaine deux best sellers Verdiens : Rigoletto et Aïda. D’ici là, le vent aura tout loisir de retrouver son cher théâtre sans être perturbé par les milliers de festivaliers qui viennent le déranger chaque été.