Stefano Montanari a étonné ce dimanche dans la confrontation de son répertoire de prédilection, le baroque, à l’écriture ultra-contemporaine de Nico Muhly. Accompagné par les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, le violoniste italien a privilégié l’expressivité, quitte à ne pas produire un son parfaitement lisse.

Le Concerto Grosso Op. 6 No.4 débute par un Larghetto affetuoso très bien senti, langoureux, pourvu de belles ornementations. Mais comment se fait-il que les premiers violons et le soliste ne soient pas parfaitement à l’unisson ? L’archet balaie l’Allegro, nerveux, en un clin d’œil, avant que la tendresse ne revienne dans le Largo piano. Le quatrième mouvement, Allegro aussi, fait comprendre comment fonctionne Stefano Montanari. C’est l’un de ces chevaliers noirs dont l’identité inconnue détonne dans les tournois médiévaux. Et c’est comme eux que le soliste tout en noir, des bottes à la tunique zippée, en passant par le pantalon en cuir, semble n’en faire qu’à sa tête, mais sa chevauchée est élégante dans sa sauvagerie.

Stefano Montanari © Roberto Cifarelli
Stefano Montanari
© Roberto Cifarelli
Puis arrive le moment qu’on a attendu peut-être plus encore que Stefano Montanari dans Haendel : un spécialiste du baroque dans un concerto pour violon électrique créé en 2008. Seeing is believing débute par des cris du violon qui rappellent le lancinant motif d’Il était une fois dans l’Ouest. Sauf que, depuis l’invention du Western, ça fait longtemps qu’il faut chercher l’épique ailleurs : dans le cosmos. Nico Muhly dit avoir « voulu imiter le processus par lequel, grâce à l’observation, une série de points dans le ciel devient une ligne. » Le tutti se montre en effet parcellaire, par éclats, alors que le violon constitue le liant, souvent par des moments où le vrai lyrisme est à l’œuvre. Le procédé le plus extraordinaire de cette pièce, qui intègre vents et percussions, est la mise en abyme, abondamment utilisée. Montanari dessine le motif principal, méditatif, dans les aigus, s’arrête, manipule le box qui se trouve à ses côtés ; l’enregistrement de ce qu’on vient d’entendre ressort, mais au même moment, le violoniste trace une deuxième voix, retour au box, les deux voix émergent à leur tour – une troisième s’y greffe, et ainsi de suite. L’effet : une hallucinante profondeur du propos, s’intensifiant d’instant en instant, comme si un trou noir absorbait le son en le happant, mais aussi en le concentrant à l’extrême. On plane. Ou presque. Car c’est une pièce qui, comme les trois autres, aurait eu besoin à des moments d’une direction globale externe, plus ferme que ce qu’est capable de produire le soliste quand il doit se projeter en dehors du tutti, et faire abstraction de ce dernier dans une certaine mesure, pour devenir une figure de premier plan.

Même effet dans le Concerto pour violon en fa mineur de Mauro d’Alai, par lequel on retourne au baroque. Le soliste a des élans géniaux dans son expressivité, mais les gestes techniques sont à la limite de la nonchalance, voire de la négligence : les ornements manquent souvent de justesse. Le deuxième mouvement, avec ses langueurs, pourrait être intitulé Saudade, c’est le meilleur : les dissonances y sont fécondes, le music y est un fil qui, grâce aux riches nuances, est tantôt ruban de satin, tantôt trame de nylon d’un collant transparent. De la musique blanche, et envoûtante par là, dans les piani pianissimi – mais pourquoi y a-t-il ces problèmes de justesse chez les violoncelles ? La fraîcheur du troisième mouvement est dansante ; un beau dialogue se tisse ici entre le violon et les alti. Et si, à nouveau, la cadence finale n’est pas impeccable ici, il y a cependant une plénitude de l’accord, une vraie chaleur.

La festive Water Music de Haendel, composée pour les fêtes royales de Georges Ier sur la Tamise change soudainement la perception, et pour cause : désormais, Stefano Montanari ne joue plus (sauf à la toute fin), mais il dirige, et il dirige bien. Tout d’un coup, le jeu du tutti gagne incroyablement en relief. Le hautbois est plaintivement virtuose. Le duo des cors aux accents chasseurs part bien, jusqu’au moment où le plus aigu met sa première fausse note (et ce ne sera pas la dernière) ; il se décompose progressivement. En revanche, une superbe trouvaille que le début tout en jazz de la contrebasse (c’est cette partie qu’on bissera), repris ensuite par un basson ingénieux. Un très bon Vivace, avec une parfaite mise en relief des échos entre les premiers violons et les alti, précède un admirable trio des bois, que Stefano Montanari ne dirige plus –  ou tout au plus avec la hanche. Le spectacle vaut le déplacement pour ces trois-là, voilà qui est sûr.

Entendre ce concert sous la direction et le jeu du violoniste et chef italien, c’est voir comme une perle noire baroque, au sens étymologique : sa forme est irrégulière, mais elle est irrésistible par son expressivité intrinsèque.

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