Cela fait à peine dix secondes que le concert a commencé et l’on est déjà captivé. Concentrés, les musiciens de l’Orchestre national de Lyon font attention aux moindres articulations de la Première Symphonie de Prokofiev, une œuvre moins simple qu’elle ne le paraît sous ses dehors d’exercice de style. Le discours crépite, vif, plein d’esprit, avec la clarté du classicisme et les petites outrances qu’y injecte le compositeur russe en son début de XXe siècle. Mais ce n’est pas tant la musique qui attire l’attention. C’est la silhouette dégingandée qui a pris place sur le podium et a commencé à délivrer une leçon de direction d’orchestre.

Thomas Guggeis a 32 ans, il est Allemand, il est Generalmusikdirektor à l’Opéra de Francfort depuis trois ans et c’est un phénomène. Sans baguette, le voilà qui se tourne vers les seconds violons pour ciseler une articulation, qui fait tout à coup volte-face vers les violoncelles pour appuyer un départ, puis un détour chez les premiers violons pour gonfler un crescendo, avant de préciser dans la seconde qui suit la forme de la note tenue des vents… Ses mains brassent l’air, piquent, caressent, s’immobilisent, observent, tranchent avec une agilité surréaliste, très timburtonienne : on croirait voir Edward aux mains d’argent diriger un orchestre.
Il faut reconnaître qu’un tel style est un peu déroutant : tout d’abord car, avec ce côté très spectaculaire, Guggeis pourrait donner l’impression de diriger pour le public. Mais ce n’est pas le cas : aucun geste n’est anodin, superflu ou inutilement ostentatoire. Et si le chef n’hésite pas à cabotiner devant l’orchestre, appuyant parfois un contraste expressif d’une mimique très prononcée (déclenchant même des rires dans l'assistance), c’est toujours pour rendre le texte parlant, le charger d’une poésie plus que bienvenue… Du début à la fin de la symphonie, on sera aux anges, redécouvrant totalement cette partition trop souvent jouée de manière routinière.
Ce style laisse méfiant dans un premier temps pour une autre raison : cette gestique en apparence hyperactive pourrait être inhibante pour les musiciens… Cette crainte sera toutefois vite dissipée. Guggeis dicte un style, donne tous les éléments de langage, mais il laisse ensuite les musiciens prononcer leur texte. Il sait leur faire confiance, abandonnant régulièrement le schéma de la battue, laissant les solistes développer leurs phrases ; ce n’est pas un marionnettiste qui tire toutes les ficelles de la musique, c’est un guide qui sait emmener tous ses musiciens dans la même direction, de leur plein gré.
Ce sera particulièrement bluffant dans Petrouchka après l’entracte. Ici, l’orchestre est de toute façon trop fourni pour qu’un chef se targue de « tout » diriger. Et la partition de Stravinsky, sorte de costume d’Arlequin cousu de mille pièces de musique différentes, est d’une complexité autre que la petite symphonie de Prokofiev. Guggeis y fait le tri avec une intelligence admirable : ici il choisit d’accompagner les trombones sur leurs accents, là il dessine des longueurs de notes pour les bois, plus loin il signale très clairement une battue pour une partie de l’orchestre, laissant les autres poursuivre à leur allure… C’est d’une efficacité redoutable. Car c’est bien simple : jamais on n’avait entendu l’Orchestre national de Lyon sonner de manière aussi homogène et équilibrée dans l’Auditorium, les cuivres ne dominant pas outrageusement les cordes. Mention spéciale au pianiste de l’ONL, Pierre Thibout, qui délivre ce quasi-concerto depuis le cœur de l’orchestre avec une maestria discrète, et à la flûte solo, Jocelyn Aubrun, pour sa manière d’allier brillance du son et naturel de la mélodie.
Seule (petite) ombre au tableau de ce concert plus qu’enthousiasmant : les Variations rococo de Tchaïkovski, jouées avant l'entracte. L’œuvre n’est pas la plus réussie du compositeur du Lac des cygnes ; il faut être particulièrement inspiré pour transcender cette succession de galipettes virtuoses pour violoncelle et orchestre… Jeremias Fliedl est un excellent violoncelliste, qui sait réaliser toutes les figures techniques demandées et projette un son d’une plénitude enviable. Mais en termes d’inventivité et d’originalité du phrasé, c’est autre chose… On s’ennuie ferme. À ses côtés, Guggeis essaie bien de mobiliser ses troupes pour rendre la partition intéressante mais, cette fois-ci, c’est peine perdue. On ne lui en tiendra pas rigueur, et les musiciens non plus, qui lui réserveront une impressionnante ovation à l’issue du concert. C’est le signe probable qu’on reverra Guggeis à Lyon, il faut l’espérer !
Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l'Auditorium-Orchestre national de Lyon.


















