D’année en année, les concerts organisés le dimanche matin au Théâtre des Champs-Élysées connaissent un véritable succès, et parviennent à attirer toutes les générations – les parents ou grands-parents emmenant avec bonheur les enfants découvrir de la belle musique. Le principe de ces concerts est simple et efficace : une heure de musique sans entracte, au programme attrayant. Le 14 février, le Trio Wanderer était invité pour jouer du Ravel et du Schubert. Les trios proposés avaient l’avantage d’être tous deux des chefs-d’œuvre d’une grande beauté mais de styles bien différents. Bien que l’interprétation du Schubert n’ait pas été absolument convaincante sur tous les points, les qualités indéniables du trio Wanderer ont conquis sans peine le public. Un moment des plus agréables pour bien commencer la journée !

Trio Wanderer © Marco Borggreve
Trio Wanderer
© Marco Borggreve

C’est l’œuvre la plus récente des deux que le Trio Wanderer a décidé de jouer en premier. Le Trio pour piano, violon et violoncelle de Maurice Ravel (1914) constitue l’une des réalisations les plus raffinées du compositeur : en quatre mouvements, il dégage une impression de fragilité, déploie une atmosphère éthérée, non sans rapport avec le contexte incertain dans lequel il a été conçu, au moment où la Grande Guerre vient juste de commencer. Les trois musiciens restituent l’univers très sensible du trio, par moments frissonnant, agité ou même effrayé, avec beaucoup de subtilité : leur jeu est léger, tout en tensions mais toujours fluide et caressant. L’équilibre entre violon, violoncelle et piano donne un relief soyeux aux sonorités ravéliennes, tissées par l’entrecroisement des harmonies et des courbes mélodiques discrètes. Au piano, Vincent Coq dessine un tapis sonore moelleux et intarissable, une succession de vagues tranquilles qui parfois se dressent animées par une fougue soudaine. Le violoncelle de Raphaël Pidoux ajoute une sonorité plus suave quoique réservée elle aussi, prodiguant des caresses plutôt que de grandes tirades ; la majesté du souffle de ce violoncelle en demi-teintes confère à l’œuvre une luminosité particulière, entre lyrisme et angoisse. Enfin, Jean-Marc Phillips-Varjabédian au violon imprime à la dynamique globalement très souple du morceau quelques sursauts d’énergie, mais préfère la plupart du temps se fondre dans la tendance, murmurer avec un éclat dépourvu d’impétuosité, simplement suggestif.

La deuxième œuvre au programme est sans doute la plus connue des deux : le Trio n°2 D 939 de Schubert (1827). Les instrumentistes jouent avec toujours autant de douceur, de délicatesse, de beauté sonore, ce qui convient très bien à la force mélodique de l’œuvre. Cependant, les passages plus vifs ou plus ardents se trouvent un peu malmenés par cette esthétique ; ils manquent de fougue, d’intensité, de vitalité, d’où une expressivité qui semble presque uniforme tout du long, alors que le trio présente des contrastes dynamiques contribuant à son équilibre. On ne peut nier l’intensité générale de l’interprétation, chantante, maîtrisée, avec suffisamment de nuances. Pourtant, les quelques notes un peu basses émises par le violon (fatigue matinale ?) et la sobriété mélancolique de l’expression, qui ternit les sentiments exprimés par Schubert, suscitent une petite déception. Les musiciens sont imprégnés par l’œuvre, cela ne fait aucun doute ; mais l’alchimie qui émane du mélange de leurs styles de jeu épurés peine à transmettre la violence constitutive des passions romantiques.

Généreux, le Trio Wanderer a offert deux bis face à l’enthousiasme du public : le Presto du premier trio dit « La Poule » de Beethoven, puis – « pour se replonger dans ses rêves, parce qu’on les a quittés bien trop tôt ce matin », plaisante Jean-Marc Phillips-Varjabédian – le mouvement lent du trio de Gabriel Fauré, en effet délicieusement onirique et délivré avec une douceur enchanteresse.  Difficile de revenir sur terre après avoir succombé aux charmes exquis de la musique française…