À Lyon, le lieu le plus confortable pour assister à un concert de musique de chambre est sans aucun doute la salle de concert du Palais de Bondy. Ce soir, le public est d’ores et déjà ravi de s’y rendre – les occasions n’étant pas si nombreuses – pour entendre les Wanderer, trio trentenaire déjà bien connu. Le programme débute par les deux mouvements du Trio n° 41 en mi bémol mineur de Joseph Haydn. Le pianiste Vincent Coq fait immédiatement entendre un phrasé très chanté – que l’on peut même lire sur ses lèvres – et constamment dirigé par une conduite justifiée par le souffle, tel un instrumentiste à vent ou un chanteur. Ses deux collègues, le violoniste Jean-Marc Phillips-Varjabédian et le violoncelliste Raphaël Pidoux, respirent moins ostensiblement, voire pas du tout, bien que leur conduite de phrasé soit tout aussi soignée, notamment par une technique d’archet impeccable, admirable même par leur cohésion. On est charmé par la rondeur du violoncelle ; un peu moins par le violon, léger mais moins personnel et expressif. Si l’on doute d’abord un peu de ses aigus, le violoniste se tire finalement avec sérieux des facéties presque vicieuses du compositeur – qui avait cherché, selon ses propres mots, à « ramener sur terre » un violoniste trop sûr de sa technique.

Le Trio Wanderer : Jean-Marc Phillips-Varjabédian, Vincent Coq et Raphaël Pidoux © Thomas Dorn
Le Trio Wanderer : Jean-Marc Phillips-Varjabédian, Vincent Coq et Raphaël Pidoux
© Thomas Dorn

Le programme fait ensuite entendre une interprétation plutôt convaincante du Trio en ré mineur de Robert Schumann. La conduite des phrasés et l’engagement « Mit Energie und Leidenschaft » (avec énergie et douleur) ne font aucunement défaut. Pourtant, il semble manquer quelque chose : visuellement, la concentration et le sérieux des musiciens ne permettent aucune communication avec le public, ni même d’ailleurs entre eux – sauf parfois le pianiste. Leur connaissance technique et musicale de leur instrument et de leur formation est assurément si solide qu’elle n’a nul besoin d’artifices ; néanmoins, cette introversion est comme un obstacle entre la scène et le public. C’est ainsi que les couleurs proposées sont intéressantes, sans réussir toutefois à être véritablement saisissantes. Le deuxième mouvement « Lebhaft, doch nicht zu rasch » (animé mais pas trop rapide) fait agréablement entendre des rythmes bondissants, entre autres par cette toujours admirable cohésion des archets, même si parfois on se sent à la limite de la précipitation. Le troisième mouvement « Langsam, mit inniger Empfindung » (lentement, avec un sentiment intime) est un moment véritablement touchant : préparé avec profondeur par le violon au son éthéré, le lyrisme sobrement expressif du violoncelle est accompagné par un piano discret et caressant. Le dernier mouvement « Mit Feuer » (avec feu), malgré quelques rares traits un peu brouillons, démontre toute la superbe virtuosité des trois musiciens.

La deuxième partie de soirée présente enfin le Trio en mi bémol majeur de Franz Schubert, véritable monument du répertoire pour trio. Les Wanderer emportent dès le premier mouvement « Allegro », notamment par l’omniprésence d’une cellule rythmique qui fait incessamment avancer le discours musical. Certains spectateurs cachent difficilement leur ravissement en reconnaissant le délicieux thème de l’« Andante con moto », exposé par Raphaël Pidoux avec une juste expressivité puis repris par Vincent Coq dont le doux toucher, à l’aspect quasi vocal, est particulièrement appréciable. Après un joli « Scherzando », le finale grandiose dévoile une fois encore toute les qualités techniques des trois instrumentistes.

Le Trio Wanderer offre alors le bis qui leur est traditionnel, la rêverie « Dumka » du Trio n° 4 « Dumky » d’Anton Dvorák, alliant lyrisme et envolées tziganes. Cédant au rappel du public, il offre en nouveau bis une belle Élégie opus 23 de Joseph Suk, gendre de Dvorák, laissant le public repartir déjà plongé dans ses rêves.

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