Il avance sur scène, concentré, s’assied d’un air sérieux, solennel, écoute le silence quelques instants seulement, puis sans autre façon ni mouvement parasite pose ses mains sur le clavier et engage les premiers accords de la Sonate K. 457 de Mozart. Immédiatement le ton est donné, la barre est hissée haut, très haut, et l’on comprend que le concert de ce soir ne sera pas commun. Écouter Vadym Kholodenko est une leçon rare, magistrale à tous égards, par l’un des plus grands musiciens de la scène actuelle. Plus d’un an après l’entretien qu’il nous avait accordé, le pianiste ukrainien n’a rien perdu de l’exigence qui est sienne ni de la fraîcheur de son jeu. Retour sur son récital donné à la salle Gaveau, alliant Mozart, Schubert, Saariaho, Scriabine et Rachmaninov.

Vadym Kholodenko © Vadym Kholodenko
Vadym Kholodenko
© Vadym Kholodenko

Les premières mesures de la sonate de Mozart suffisent à se rendre compte de l’attention que Vadym Kholodenko prête au dessin de la phrase, selon une exigence extrême qu’il soutient sans compromis. Il insuffle à chaque trait une direction, une couleur, une expression ; la moindre note est portée par les précédentes et dirigera à son tour les suivantes. Avec quelle intelligence le fait-il ! Sous les doigts du pianiste, chaque son véhicule une participation psychologique au discours et rien n’est délaissé, ni la plus discrète inflexion de nuance, ni le moindre fléchissement dynamique. La propreté du son n’a d’égal que celle du geste, toujours sûr, sobre et efficace, certain de la cinétique à communiquer au clavier.

Dans Mozart et Schubert, les lignes pleines de fraîcheur sont d’une souplesse désarmante, aux courbes tendres et délicates, emplies de lumière. Loin de se complaire dans une tendresse inerte qu’elles véhiculeraient assurément sans trop d’efforts, elles sollicitent en permanence, insatiablement, une tendresse inassouvie aux oreilles de l’auditeur. Les Préludes op. 13 de Scriabine sont le théâtre d’apparitions fugitives parfois fulgurantes (n° 2), d’une phrase d’une beauté minérale se déployant au sein d’une d’atmosphère extatique (n° 1), ou d'un ruissellement cristallin de doubles croches de la main droite, venant nous rappeler ô combien subtil peut être le toucher de Vadym Kholodenko. L’opus 16, sans doute plus lumineux, n’en est pas moins sublime. Les nuances pianissimo savent garder une couleur raffinée malgré leur ténuité. Le cantabile intime du troisième prélude est épris d’un souffle libre et paisible, tandis que les doubles croches du dernier prélude nous sont chuchotées dans l’oreille. L’investissement du pianiste dans chacun des univers miniatures est remarquable.

À l’opposé des verbes mozartien et schubertien, la Ballade de Kaija Saariaho nous plonge dans un univers captivant, trouble et lointain, qui se constitue progressivement de strates plus ou moins denses aux textures variées, tantôt granuleuses, tantôt lustrées. Elles se meuvent avec inertie dans les profondeurs, s’entrecroisent, entrent en réverbération les unes avec les autres, s’ombragent, s’amenuisent. Le pianiste sait ici mettre à profit tous les ressorts de la résonance que lui offre son Steinway.

Vadym Kholodenko a ceci de remarquable que la cohérence de son jeu englobe toutes les échelles, tous les angles de vue, toutes les dimensions. Sensible à l’unité formelle, il intègre les moindres détails à la vastitude de la ligne d’horizon, le regard porté au loin tout en choisissant avec attention chacun de ses pas. À cet égard il faut admirer la gestion des tensions et des masses immenses auxquelles il ne craint pas de se confronter. La Sonate n° 2 de Rachmaninov le démontre à merveille. Le pianiste ne se précipite jamais par simple bravoure sur les innombrables gouffres de notes qui écument cette partition éminemment redoutable. Chez lui la notion de crescendo prend un sens rare. Lorsque la tension arrive ou que l’orage approche, Kholodenko sait les contenir sans la décharge immédiate. Il amasse, accumule, se gonfle avec humilité et dignité de tout leur poids psychologique, en allant parfois jusqu’à rendre presque insoutenable une telle charge emmagasinée. Ce n’est qu’en dernier recours qu’il les convoque véritablement, et alors de quels volumes, de quelles bourrasques de déferlements est-il capable ! En mettant à profit toute la carrure de son dos et de ses épaules, Kholodenko atteint des volumes massifs, absolument titanesques, sans que le son ne soit jamais brutal.

Ainsi en est-il dans chacun des trois mouvements de la sonate. Le deuxième mouvement donne des frissons par sa beauté poignante, intériorisée et pourtant prête à jaillir, tandis que le dernier mouvement est foisonnant, bruissant de sonnailles et de carillons, de monts et de précipices. En bis, un délicat prélude de Scriabine suivi du troisième des Quatre Contes op. 34 de Nicolaï Medtner, plein d'esprit fantasque et grimaçant, parachèvent ce récital exceptionnel. 

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