Le Festival de Pâques de Deauville s'appuie sur l'expérience de ses invités historiques (Renaud Capuçon, Nicholas Angelich, Bertrand Chamayou) pour proposer un audacieux pari : donner à entendre les plus prometteurs talents de la jeune génération dans des programmes associant les chefs-d'œuvre du répertoire à des travaux plus rares. Ce soir, espièglerie suprême, c'est avec le Quintette à deux altos d'Anton Bruckner que le Quintette avec piano de Johannes Brahms est mis en perspective. À la légendaire incompatibilité des deux musiciens, les interprètes répondent par une idée sonore unique, toute d'élégance, qui repose sur une minutieuse déconstruction des œuvres.

Mi-Sa Yang, Shuichi Okada, Mathis Rochat et Volodia Van Keulen sous le regard d'Adam Laloum © Claude Doaré
Mi-Sa Yang, Shuichi Okada, Mathis Rochat et Volodia Van Keulen sous le regard d'Adam Laloum
© Claude Doaré

L'ambitieux et rare quintette de Bruckner place les interprètes face à un dilemme presque insoluble : comment préserver la légèreté des articulations tout en y imprimant la grandeur symphonique à laquelle le compositeur aspire ? On cherchera en vain la réponse dans le premier mouvement : si les tentatives de conciliation abondent – la pétillante légèreté des trilles de Mi-Sa Yang, au second violon, répond à merveille au spiccato dense et appuyé du violoncelliste Volodia Van Keulen –, elles ne s'accordent jamais en une synthèse convaincante. Le scherzo, au caractère plus marqué, est d'exécution plus aisée. Les violonistes, Shuichi Okada et Mi-Sa Yang, partagent l'idée d'un son vif, brillant avant d'être imposant. À ce parti pris s'oppose la sonorité cossue de Mathis Rochat et celle, survitaminée, de Volodia Van Keulen ; confrontation qui s'équilibre ici en un savoureux mariage. La danse rustique faisant office de trio sonne peut-être, sous les doigts de Shuichi Okada, d'une manière un peu trop aristocratique, mais une belle tenue du son permet d'unifier la forme d'un mouvement que l'on entend souvent trop décousu. Dans l'« Adagio », ce sont les voix intermédiaires qui s'illustrent. L'archet de Mi-Sa Yang est de ceux qui savent modeler le timbre en en faisant sentir l'épaisseur et l'élasticité. Il n'en fallait pas moins pour rendre justice à un mouvement aux contours harmoniques aussi troubles qu'exacerbés. Le finale est traité de manière bien plus lyrique qu'analytique : la forme, un sévère fugato, se suffit à elle-même et les musiciens, plus que jamais, polissent leurs admirables sonorités qui se déploient l'une après l'autre comme les différentes teintes d'une mosaïque : l'ensemble brille par la qualité des individus.

Rejoints par Adam Laloum, les musiciens s'engagent dans le quintette de Brahms. Quelle belle surprise ! Ils assument une interprétation pleine de fraîcheur, rappelant l'intégrale symphonique de Nikolaus Harnoncourt, qui s'offusquait de la lourdeur avec laquelle le compositeur est traditionnellement abordé. Le son est brillant, intense mais toujours aéré, avec une surprenante intelligence de construction dont le pianiste semble être l'heureux responsable. Architecte des sons et des couleurs, voilà qu'Adam Laloum dessine, hiérarchise, donne à chaque note sa juste place et aucune espèce d'importance superflue. D'une précision au scalpel, les alternances de caractère entre les différents motifs sont en cela exemplaires – comme cette abrupte gamme descendante de quatre notes, dans le premier mouvement.

Le quintette de Brahms au Festival de Pâques de Deauville © Claude Doaré
Le quintette de Brahms au Festival de Pâques de Deauville
© Claude Doaré

À cette rigueur d'agencement répond, du côté du quatuor, une indéniable volonté poétique, particulièrement sensible dans le deuxième mouvement. Le balancement flottant de l'archet de Mi-Sa Yang, premier violon, enveloppe l'auditeur dans un cotonneux cocon sonore, et figure avec nostalgie une salle de bal où nos souvenirs dansent en rêve. Chaleureux et chaloupés, les pizzicati de Volodia Van Keulen soulignent discrètement la ligne mélodique. S'ensuit un scherzo où les musiciens osent des contrastes de nuance (particulièrement dans les piano) que seule peut permettre une extraordinaire habileté instrumentale. Le motif pointé, exposé initialement par Mi-Sa Yang et Mathis Rochat, fait ici figure d'exemple. Le trio adopte la forme d'un choral, empreint d'un discret lyrisme qui n'est pas sans rappeler la délicate poésie de l'« Andante ». Depuis son clavier, Adam Laloum souffle le chaud et le froid, le bouillonnement des basses s'opposant à la mécanique métronomique de la main droite. L'audacieux finale donne aux musiciens l'occasion de faire la synthèse, Mi-Sa Yang et Volodia van Keulen s'autorisant même un son presque grinçant lorsque d'inattendues dissonances s'échappent du motif exposé en canon.

Le parti pris d'Yves Petit de Voize, directeur du festival, était audacieux ; celui des musiciens le fut peut-être plus encore, interprétant ces deux frères ennemis, Brahms et Bruckner, avec une même homogénéité stylistique, lors d'une soirée où élégance de construction et inventivité poétique furent les maîtres mots.


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