Le cirque ne tient que peu de place habituellement dans les salles de concert. Ce fut pourtant une source d’inspiration de nombreux compositeurs tout au long du XXème siècle. Au même titre que la danse, les disciplines circassiennes telles le jonglage ou l’acrobatie partagent souvent avec la musique de nombreux points : liberté du geste au sein de la contrainte, virtuosité potentielle, fluidité du mouvement, rythmie, arythmie, exigence technique et technique au service de l’expression artistique. Le jongleur Yoann Bourgeois l’illustrera admirablement lors de cette soirée « Foires et Parades » au Studio 104 de la Maison de la Radio, pour cette première journée du week-end « Tous en  piste ! ». 

Wilhem Latchoumia © Ugo Ponte
Wilhem Latchoumia
© Ugo Ponte

Au programme de ce soir le pianiste Wilhem Latchoumia tour à tour seul ou en deux pianos avec Jay Gottlieb dans la Zirkustänze de Widmann, une transcription pour 4 mains jouée à deux pianos de la Parade de Satie, Trois mouvements de Petrouchka ainsi que la Circus Polka de Stravinsky, avec au milieu de cela, perle de ce soir, une chorégraphie jonglée par Yoann Bourgeois sur le Contrepoint II de L’Art de la Fugue de Bach, intitulée Fugue/Balles. Si ce programme a le mérite d’être original et d’emprunter des sentiers plutôt méconnus et captivants, la performance tombe paradoxalement dans l’écueil du déséquilibre. Déséquilibre entre d’une part la danse jonglée de Yoann Bourgeois, merveille de précision, de phrasé, d’intelligibilité, et de l’autre le jeu des pianistes plutôt brouillon, souvent assez confus.

Aux inspirations aussi diverses que la fanfare, le Boogie-Woogie, la valse bavaroise ou les mélodies hébraïques, la Zirkustänze (danse de cirque) pour piano seul de Widmann montre par son écriture fragmentaire où l’on ne sait jamais sur pied s’appuyer que le cirque est cet espace libre, subversif et syncrétique par lequel tout peut arriver, où l’extravagant côtoie le sublime. Malheureusement Latchoumia semble prendre cette musique trop à la légère. Les changements de tempi ne sont pas assez francs, les contrastes pas suffisamment acérés, et son jeu manque surtout cruellement de précision, avec des accords pas toujours synchronisés. Il y a des intentions, mais elles sont rarement creusées. Les interprétations de la Parade de Satie ou de la Circus Polka pour deux pianos sont de la même vaine. Certains aspects des œuvres sont bien transmis, tel le caractère mécanique de la pièce de Satie, collage de motifs brefs et répétitifs, servi par la gestuelle tout aussi mécanique de Jay Gottlieb. Cependant, à l’imprécision générale se rajoute un son souvent trop claquant, très métallique, où l’on ne surprend guère la tendresse qui au aurait par moment sa place dans la Circus Polka. Aussi a-t-on presque l’impression qu’ils ont oublié qu’au même titre que la musique, le cirque n’est pas ce lieu de l’à-peu-près où il suffit de faire semblant pour être légitime.

Wilhem Latchoumia est plus convaincant dans les Trois mouvements de Petrouchka de Stravinsky. Présentant des difficultés techniques absolument redoutables par lesquelles les glissandos, tremolos, tierces et sauts gigantesques exultent en tous sens, cette musique ne peut être abordée à la légère. La Danse Russe initiale est un flot d’incandescence que le pianiste déverse, au risque de s’y brûler lui-même : prenant un tempo trop ambitieux au début, il est obligé de ralentir au bout de quelques mesures. S’il y a encore quelques imprécisions, on y retrouve heureusement l’engagement, l’ardeur et le bouillonnement torride de cette musique.

La chorégraphie Fugue/Balles jonglée avec 3 balles de Yoann Bourgeois est un petit bijou. Deux mouvements : le premier sur fond d’un simple métronome, le second sur la fugue du Contrepoint II de L’Art de la Fugue de Bach interprétée par Latchoumia. Plutôt qu’une chorégraphie fuguée, ce serait une chorégraphie en thème et variations. Le thème est le motif très simple dit de « la boîte », construit autour de la suspension. Suspension verticale, mouvement de va-et-vient horizontal. L’écriture, tout en économie de moyens, est d’une précision et d’une lisibilité extrêmes. La suspension est fugace, instable, la chute irrémédiable. Cette chute lui confère une expressivité formelle, et cette danse tend à maintenir la furtivité de cette dialectique. L’expressivité formelle de la fugue de Bach convient à merveille à celle de la chute d’une balle, la cyclicité de la forme reflète celle du mouvement des balles tout en mutation. Il y a une prise de risque dans l’abandon du lancer, dans le contrôle de la chute, et cette « prouesse et poétique de l’abandon » tout en dépouillement est admirable de contrôle, de fluidité. Le phrasé est celui d’un grand jongleur. Merci monsieur Yoann Bourgeois.

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