Hasard des calendriers, il a été possible de voir, entre Nancy et Lausanne, deux productions des Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc à une semaine d’écart. Et si comparaison n’est pas raison, l’exercice est pourtant très riche d’enseignement, même s’il oblige à sacrifier deux fois sur l’échafaud révolutionnaire ces seize pauvres Carmélites de Compiègne...

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Dialogues des Carmélites à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi

La production de l’Opéra de Lausanne est signée Olivier Py et, depuis 2013, fait figure de référence pour avoir tourné dans le monde entier. Cette mise en scène œcuménique est une réussite qui a été largement commentée depuis. Qui la découvre pour la première fois sera projeté dans un univers plus symbolique que réaliste, où certains tableaux impressionnent profondément le spectateur. C’est le cas de la mort de la Prieure, juchée dans son lit vertical fixé en fond de scène, dans une chambre observée du dessus. Une fenêtre éclaire la pièce, dessinant, à l’occasion des faibles mouvements de bras de la mourante, de larges ombres projetées, branches squelettiques d’un chêne qu’on va abattre. Dans ce rôle, Catherine Hunold impressionne surtout par ses graves qui tombent comme des sentences.

La montée à l’échafaud est aussi poignante. Un ciel étoilé a remplacé le lit de la Prieure et chacune des sœurs, placées solidairement en arc de cercle, s’élèvera dans un mouvement de recul vers le firmament. Si « liberté » et « égalité devant Dieu » sont écrits à la craie sur les murs pendant l’opéra, la fraternité – ou plutôt sororité – des condamnées nous apparait avec courage et dignité dans cette fin, rappelant au passage que la devise républicaine de 1848 doit aussi beaucoup… aux valeurs chrétiennes !

<i>Dialogues des Carmélites</i> à l'Opéra de Lausanne &copy; Carole Parodi
Dialogues des Carmélites à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi

Les collaborateurs habituels d’Olivier Py, Pierre-André Weitz et Bertrand Killy, ont construit un décor et des lumières façon kirigami à échelle humaine, où la machinerie permet de transformer à l’infini les espaces par des jeux d’apparitions et de constructions successives : là une forêt, ici une révolte populaire en ombre chinoise, là encore la sombre prison aux murs lézardés de lumière… Le quotidien des sœurs est fait d’une succession de tableaux vivants reprenant quelques-uns des thèmes emblématiques du Nouveau Testament : Annonciation, Nativité, Cène, etc.

Tout cela est beau, et l’on sent que le jeu repose essentiellement sur l’efficacité esthétique et fonctionnelle de ce décor. Quelle belle idée de voir Sœur Constance (Floriane Derthe) s’amuser avec des bulles de savon avant que Blanche (Anne-Catherine Gillet) ne la réprimande en lui demandant si elle ne craint pas que Dieu se lasse de tant de bonne humeur. Leurs deux couleurs vocales sont étonnamment assez proches, mettant l’accent sur leur gémellité, même si Floriane Derthe est plus homogène, là où Anne-Catherine Gillet propose des aigus brillants mais des médiums ou graves moins assis. On suit plus tard avec vivacité l’entrevue de Blanche avec son frère, le Chevalier de la Force, campé par le ténor Léo Vermot-Desroches tout à fait altier, au timbre clair et puissant, aux très beaux mezzos et sons filés. Mention spéciale enfin à la Mère Marie d’Eugénie Joneau, consolatrice dans l’homogénéité et la plénitude d’un timbre à toute épreuve.

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Dialogues des Carmélites à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi

Mais pointe aussi – en regard avec la mise en scène très dirigée, réaliste et crue de la semaine précédente – la sensation qu’ici, certaines situations ne sont pas fouillées à fond, comme entre la Prieure et Blanche à l’acte I... Alors notre attention s’émousse un peu.

Peut-être l’interprétation musicale de Jacques Lacombe à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne y est pour plus qu’on ne croit dans cette impression. Il travaille des dynamiques différentes, c’est certain, dans cette partition dédiée entre autres à Verdi qui nous ferait penser à la succession kaléidoscopiques des thèmes de Macbeth, arias en moins. On revit avec acuité et violence dans la première scène l’attaque du fiacre par les révolutionnaires. Et tout cela aurait pu nous impressionner si Marc Leroy-Calatayud n'avait démontré la semaine précédente que cette musique pouvait sonner sans tomber dans le pompier et le péplum, en s’éloignant d’un premier plan trop lisse. Dès le début, on nous vend la mèche en nous disant « tragédie à venir » par des cuivres ou des bois tonitruants, ou lors de ces deux accords répétés, annonciateurs du couperet final, ici univoques.

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Dialogues des Carmélites à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi

Pourtant, à chaque fois que l’on voit Dialogues des Carmélites, même à une semaine d’écart, l'œuvre produit son effet : on a toujours envie de croire que l’inéluctable dans ce monde pourrait bel et bien être évité avec un peu moins de fanatisme idéologique.

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